C'est ainsi que mourut le pharaon Akhenaton et qu'il but la mort de ma main. J'ignore quels furent mes véritables mobiles, car l'homme ne connaît pas son propre cœur. Je crois que ce fut surtout à cause de Merit et du petit Thot qui était mon fils. Et non tant par pitié pour lui que par haine et amertume pour tout le mal qu'il avait commis. Mais surtout parce qu'il était certainement écrit dans les étoiles que je devrais agir ainsi pour combler ma mesure. En le voyant mourir, je crus avoir ma mesure pleine, mais l'homme ne se connaît pas et son cœur est insatiable, plus insatiable qu'un crocodile du fleuve.
Une fois le pharaon mort, nous sortîmes du palais en interdisant aux domestiques de le déranger, car il dormait. C'est seulement le matin que les serviteurs poussèrent des lamentations en le trouvant mort, et les pleurs remplirent le palais, bien qu'au fond sa mort apportât un soulagement à chacun. Mais la reine Nefertiti se tenait immobile près du lit, sans verser de larmes et personne ne pouvait déchiffrer son expression. De sa belle main elle toucha les doigts amaigris du pharaon et lui caressa les joues, ainsi que je le vis en arrivant pour remplir mon office. Le corps fut emporté à la Maison de la Mort, où les embaumeurs se mirent au travail pour le conserver éternellement.
Ainsi, selon la loi et la coutume, le jeune Smenkhkarê était pharaon, mais il était accablé par le chagrin et jetait des regards anxieux autour de lui, car il avait pris l'habitude de ne penser que par Akhenaton. Aï et Horemheb lui parlèrent et lui dirent qu'il devait immédiatement partir pour Thèbes afin d'y sacrifier à Amon, s'il désirait conserver les couronnes sur sa tête. Mais il refusa de les croire, car il était naïf et rêvait les yeux ouverts. C'est pourquoi il dit:
– Je proclamerai la clarté d'Aton à tous les peuples et je construirai un temple à mon père Akhenaton, et je l'adorerai comme un dieu dans ce temple, car il n'était pas semblable aux autres hommes.
Devant son entêtement, Aï et Horemheb le quittèrent, et le lendemain, selon son habitude, le jeune homme alla pêcher dans le fleuve, mais il y tomba et fut dévoré par les crocodiles. C'est ce qu'on raconta, mais je ne sais ce qui se passa vraiment. Je ne crois cependant pas que Horemheb l'ait fait mettre à mort, ce serait plutôt Aï qui était pressé de retourner à Thèbes pour y consolider son pouvoir.
Aï et Horemheb se rendirent alors chez le jeune Tout qui jouait à l'enterrement avec ses poupées, et son épouse Anksenaton jouait avec lui. Horemheb dit:
– Allons, Tout, c'est le moment de te lever, tu es pharaon!
Tout se leva docilement et prit place sur le trône doré et dit:
– Est-ce que je suis le pharaon? Cela ne me surprend pas, car je me suis toujours senti supérieur aux autres et c'est juste que je sois pharaon. Mon fouet punira tous les malfaiteurs et mon sceptre gouvernera les bons et les pieux.
Aï lui dit:
– Foin de ces bêtises, Tout. Tu feras tout ce que je te dirai, et sans murmurer. Tout d'abord, nous allons partir pour Thèbes où tu t'inclineras devant Amon dans son grand temple en lui offrant un sacrifice, et les prêtres t'oindront et placeront sur ta tête la double couronne rouge et blanche. Tu comprends?
Tout réfléchit un instant et dit:
– Si je me rends à Thèbes, me construira-t-on une tombe comme celle de tous les grands pharaons, et les prêtres la rempliront-ils de jouets et de sièges dorés et de beaux lits, car les tombes de la Cité de l'Horizon sont étroites et ennuyeuses et je veux autre chose que des peintures sur les murs, je veux de vrais jouets et aussi le beau poignard bleu que j'ai reçu des Hittites.
– Les prêtres te construiront certainement une belle tombe, assura Aï. Tu es très sage en pensant d'abord à ta tombe, Tout, en devenant pharaon, tu es plus sage que tu ne le penses. Mais tu dois changer de nom. Toutankhaton déplaît au clergé d'Amon. Que ton nom soit dès maintenant Toutankhamon.
Tout ne fit aucune objection, il désirait seulement apprendre à écrire son nouveau nom, parce qu'il ne connaissait pas le signe représentant Amon. C'est ainsi que ce nom fut écrit pour la première fois dans la Cité de l'Horizon. Mais en voyant que Toutankhamon était devenu pharaon et qu'elle était entièrement oubliée, Nefertiti revêtit ses plus beaux atours et oignit ses cheveux et son corps, bien qu'elle fût une veuve éplorée, et elle alla trouver Horemheb à bord de son navire et lui dit:
– C'est ridicule de faire un pharaon d'un enfant mineur, et mon maudit père Aï va lui arracher tout le pouvoir et gouverner à sa place, bien que je sois la grande épouse royale et la mère royale. Les hommes aimaient à me regarder et me jugeaient belle et m'appelaient la plus belle femme d'Egypte, bien que ce soit exagéré. C'est pourquoi regarde-moi, Horemheb, bien que le chagrin ait terni mes yeux et courbé mon dos. Regarde-moi, Horemheb, car le temps est précieux et tu as les lances pour toi, et à nous deux nous pourrions combiner toute sorte de projets qui seraient utiles pour l'Egypte. Je te parle franchement, car je ne pense qu'au bien de l'Egypte et je sais que mon père, ce maudit Aï, est cupide et bête et qu'il nuira à l'Egypte.
Horemheb la regarda et Nefertiti écarta ses vêtements et chercha à le séduire, en disant qu'il faisait très chaud dans la cabine. C'est qu'elle ignorait l'accord secret conclu entre Horemheb et Aï, et si comme femme elle devinait peut-être que Horemheb convoitait Baketamon, elle s'imaginait que sa beauté l'emporterait facilement sur cette princesse orgueilleuse et inexpérimentée. Elle s'était habituée à des succès faciles dans la maison dorée.
Mais sa beauté fut sans effet sur Horemheb, qui la regarda froidement en disant:
– Je me suis déjà assez encrassé dans cette maudite ville, et je n'ai aucune envie de m'encrasser davantage avec toi, belle Nefertiti. Du reste, je dois dicter à mon scribe des lettres au sujet de la guerre, si bien que je n'ai pas le temps de m'amuser avec toi.
C'est Horemheb qui me raconta cette scène, et il est probable qu'il exagéra, mais je crois que l'essentiel était vrai, car dès ce jour Nefertiti montra une haine implacable pour Horemheb et s'efforça sans cesse de lui nuire et de noircir sa réputation, et à Thèbes elle se lia avec Baketamon, ce qui causa bien des ennuis à Horemheb, comme nous le verrons plus tard. Horemheb aurait mieux fait de ne point l'offenser, afin de s'assurer son appui. Mais c'est qu'il ne voulait pas cracher sur le corps d'Akhenaton, car, si étrange que cela puisse paraître, il continuait à aimer le pharaon mort, bien qu'il fît disparaître son nom dans toutes les inscriptions et qu'il détruisît le temple d'Aton à Thèbes. Comme preuve de cet amour, je puis mentionner que Horemheb chargea ses hommes de confiance de transférer le corps d'Akhenaton, en secret, de la Cité de l'Horizon dans la tombe de sa mère à Thèbes, afin qu'il ne tombât pas entre les mains des prêtres qui auraient voulu le brûler et disperser ses cendres dans le fleuve. Mais ceci se passa beaucoup plus tard.
Ayant obtenu le consentement de Toutankhamon, Aï fit préparer des navires et toute la cour y monta, délaissant la Cité de l'Horizon, si bien qu'il n'y resta âme qui vive, à part les embaumeurs de la Maison de la Mort qui préparaient le corps du pharaon. Les derniers habitants s'enfuirent avec tant de hâte qu'ils abandonnèrent tout, et que les plats restèrent sur les tables de la maison dorée et que les jouets de Tout continuèrent sur le plancher à jouer éternellement au cortège funèbre.
Le vent du désert enfonça les volets et le sable plut sur les planchers où les canards brillants volaient éternellement dans les roseaux verts et où les poissons bigarrés nageaient dans l'eau fraîche. Le désert envahit de nouveau les jardins de la Cité de l'Horizon et les étangs s'asséchèrent et les canaux s'obstruèrent et les arbres fruitiers périrent. La glaise s'effrita, les toits s'effondrèrent et les chacals rôdèrent dans les ruines et nichèrent dans les lits tendres sous les baldaquins luxueux. C'est ainsi que mourut la Cité de l'Horizon d'Aton, aussi vite qu'elle avait grandi par la volonté du pharaon Akhenaton. Et personne n'osa s'y aventurer pour voler les objets précieux qui furent ensevelis sous le sable, car cette terre était maudite à jamais et Amon frappait d'une langueur mortelle quiconque s'y serait aventuré. Ainsi, la Cité de l'Horizon disparut comme un songe et un mirage.