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Précédant les navires royaux, Horemheb remonta le fleuve en rétablissant l'ordre sur les deux rives, et il fit cesser les désordres à Thèbes, et le brigandage disparut et on ne pendit plus de gens la tête en bas à cause d'Aton, car il avait besoin pour la guerre de tout homme en état de porter les armes. Aï fit hisser les oriflammes du nouveau pharaon dans l'avenue des béliers et les prêtres lui préparèrent un accueil splendide dans le grand temple. Le pharaon passa dans sa litière dorée, et il était suivi de Nefertiti et des filles d'Akhenaton, et la victoire d'Amon était complète. Les prêtres oignirent le nouveau pharaon devant l'image du dieu dans le saint des saints et ils placèrent sur sa tête, en présence de la foule, la couronne rouge et la blanche, celle de lys et celle de papyrus, pour bien montrer au peuple que le pharaon recevait son pouvoir de la main des prêtres. Leur crâne était rasé et leur visage luisait d'huile sacrée et le pharaon offrit à Amon toutes les richesse qu'Aï avait pu tirer du pays appauvri. Mais Hribor avait convenu avec Horemheb de lui prêter les richesses d'Amon pour la guerre, car des nouvelles alarmantes arrivaient du Bas-Pays et Horemheb les exagérait encore pour semer la crainte dans le peuple.

Les Thébains furent enchantés d'Amon et du nouveau pharaon qui n'était pourtant qu'un enfant, car le cœur humain est si insensé qu'il place sa confiance et son espoir en l'avenir, sans rien apprendre de ses erreurs et en s'imaginant que le lendemain sera meilleur que la veille. C'est pourquoi le peuple s'entassa dans l'avenue des Béliers pour acclamer le nouveau pharaon et il sema des fleurs sur son passage.

Mais dans le port et dans le quartier des pauvres, les incendies couvaient encore et une âcre fumée s'en dégageait et le fleuve empestait la sanie et le cadavre. Sur le toit du temple, les corbeaux et les vautours tendaient le cou, si rassasiés qu'ils n'avaient plus la force de s'envoler. Entre les décombres erraient des femmes apeurées et des enfants qui fouillaient dans les ruines pour y découvrir leurs ustensiles de ménage, et je parcourais les quais dans l'odeur du sang corrompu, et je regardais les corbeilles vides et je pensais à Merit et au petit Thot qui étaient morts à cause d'Aton et de ma folie.

Mes pas me conduisirent vers les ruines de la «Queue de Crocodile». Dans la fumée et la poussière, je croyais revoir le corps transpercé de Merit et les boucles ensanglantées du petit Thot, et je me disais que la mort du pharaon Akhenaton avait été bien douce. Je me disais aussi que rien au monde n'est plus dangereux que les rêves d'un pharaon, parce qu'ils sèment le sang et la mort. Je percevais au loin les acclamations du peuple qui saluait le nouveau roi et qui s'imaginait que cet enfant uniquement préoccupé de sa tombe serait capable de supprimer l'injustice et de restaurer la paix et la prospérité.

Ainsi j'étais de nouveau solitaire à Thèbes et je savais que mon sang s'était éteint avec Thot et que je n'avais plus à espérer l'immortalité, mais la mort me serait un repos et un sommeil, comme une chaufferette par une nuit froide. Le dieu du pharaon Akhenaton m'avait dépouillé de tout mon espoir et de toute ma joie, et je savais que tous les dieux habitent dans un sombre palais d'où l'on ne revient pas. Le pharaon avait bu la mort offerte par ma main, mais cela ne me rendait rien, et pour lui la mort avait été un oubli miséricordieux. Moi, je vivais et ne pouvais oublier. C'est pourquoi l'amertume me rongeait le cœur et m'emplissait de dégoût pour la foule vulgaire qui beuglait devant le temple, sans avoir rien appris.

Le port était désert, mais soudain un petit homme rampa d'entre les tas de corbeilles et me dit:

– N'es-tu pas Sinouhé, le médecin royal, qui pansait les blessures au nom d'Aton?

Il ricana et me montra du doigt et dit:

– N'es-tu pas le Sinouhé qui distribuait du pain au peuple en disant: «C'est le pain d'Aton, prenez et mangez le pain d'Aton.» C'est pourquoi, au nom de tous les dieux infernaux, donne-moi un morceau de pain, car depuis des jours je vis caché ici et je n'ose sortir, et la salive a séché dans ma bouche.

Mais je n'avais pas de pain à lui donner, et il n'en attendait pas, car il s'était approché seulement pour me moquer. Il dit:

– J'avais une cabane, et même si elle était sordide et puait le poisson pourri, elle était à moi. J'avais une femme, et même si elle était laide et maigre, elle était à moi. J'avais des enfants, et même s'ils connaissaient la faim, ils étaient à moi. Où est ma cabane et où sont ma femme et mes enfants? C'est ton dieu qui les a pris, Sinouhé, cet Aton funeste qui détruit tout, et bientôt je mourrai, mais je n'en suis pas fâché.

Il s'affaissa sur le quai et se mit à pleurer, et comme je ne pouvais pas l'aider, je m'éloignai et passai devant la maison de l'ancien fondeur de cuivre dont les murs noircis se dressaient près de l'étang desséché et du sycomore aux branches calcinées. Mais un abri avait été installé contre un mur, et j'y vis une cruche d'eau et Muti sortit à ma rencontre, les cheveux en désordre, et elle boitait en marchant. Je crus voir son kâ, mais elle s'inclina devant moi et dit ironiquement:

– Béni soit le jour qui me ramène mon maître! Elle n'en put dire davantage, car l'amertume lui étouffait la voix, et elle s'assit et se cacha le visage dans ses mains. Son corps maigre portait des blessures de cornes et son pied était démis. Je la soignai de mon mieux, et je lui demandai où était Kaptah. Elle dit:

– Kaptah est mort. On dit que les esclaves l'ont massacré en voyant qu'il donnait du vin aux soldats de Pepitamon et qu'il les trahissait.

Mais je n'en crus rien, car je savais que Kaptah ne pouvait mourir ainsi.

Muti fut irritée de mon incrédulité et dit:

– Sans doute tu es heureux, maintenant que tu as vu le triomphe de ton Aton. Les hommes sont tous les mêmes, et c'est d'eux que proviennent tous les maux, car ils ne deviennent jamais adultes, ils restent enfants et se lancent des pierres et se battent et leur plus grand plaisir est d'attrister ceux qui les aiment. Je ne parle pas de moi, qui n'ai pour récompense de mon dévouement que des plaies et des grains de blé pourris, mais bien pour Merit, qui était trop bonne pour toi et que tu as jetée sciemment dans la gueule de la mort. J'ai aussi pleuré toutes mes larmes sur le petit Thot, qui était un fils pour moi et qui aimait tant mes gâteaux au miel. Mais que t'importe? Tu arrives sûrement très content de toi, après avoir gaspillé tout ton bien, pour reposer sous l'abri que j'ai construit à grand-peine, et pour réclamer de la nourriture. Je parie qu'avant le soir déjà tu me réclameras de la bière et demain tu me donneras des coups de canne, parce que je ne te sers pas assez vite, mais les hommes sont ainsi, et je ne t'en veux pas.

C'est ainsi qu'elle me parlait, et ses paroles me rappelèrent ma mère Kipa et mon cœur fondit de mélancolie et des larmes coulèrent sur mes joues. Alors Muti en fut décontenancée et elle dit:

– Tu comprends bien, Sinouhé, homme fier, que je parle ainsi pour ton bien. Il me reste encore une poignée de grains et je vais les moudre, et je te préparerai une molle couche de roseaux et tu pourras te remettre à exercer ta profession, pour gagner notre vie. Mais ne t'inquiète pas, car je suis allée laver le linge chez les riches où il y a beaucoup d'habits ensanglantés, et j'emprunterai une cruche de bière dans une maison de joie où les soldats ont logé, si bien que tu pourras te réjouir le cœur. Cesse de pleurer, Sinouhé mon fils, car tu ne changeras rien à rien, et les enfants sont les enfants et doivent faire des farces pour briser le cœur de leur mère et de leur femme, comme ce fut toujours le cas. Mais je te supplie de ne plus introduire de nouveaux dieux dans cette maison, car il ne resterait plus pierre sur pierre dans tout Thèbes. Quant à Merit, que j'aimais comme ma fille, bien que je n'aie pas d'enfants, car je suis laide et je déteste les hommes, je veux seulement te dire qu'elle n'est pas la seule femme au monde. En vérité, Sinouhé, le temps est un remède miséricordieux, et tu verras qu'il existe bien des femmes capables de calmer le petit objet qui est sous ton pagne, puisque c'est une chose essentielle pour les hommes. Mais comme tu as maigri, Sinouhé, tes joues sont creuses et je te reconnais à peine. Mais je vais te soigner, à condition que tu cesses de pleurer.