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Je finis par me calmer et je lui dis:

– Je ne suis pas venu t'importuner, chère Muti, je vais repartir et je ne reviendrai pas de longtemps. Mais j'ai voulu revoir la maison où j'ai été heureux et caresser le tronc rugueux du sycomore et toucher le seuil franchi tant de fois par Merit et le petit Thot. Ne te mets pas en peine pour moi, Muti, et je vais te faire envoyer un peu d'argent pour que tu puisses subsister pendant mon absence. Et je te bénis pour tes paroles, comme si tu étais ma mère, car tu es bonne, bien que parfois ta langue pique comme une guêpe.

Muti se mit à sangloter et refusa de me laisser partir, elle alluma le feu et me prépara un repas et je dus manger pour ne pas l'offenser, mais chaque bouchée me restait à la gorge. Elle me regardait en hochant la tête et en reniflant, et elle dit:

– Mange, Sinouhé, mange, homme fier, même si mon repas est raté, mais je n'ai rien de meilleur à t'offrir aujourd'hui. Je devine que tu vas de nouveau fourrer bêtement la tête dans tous les pièges, mais je n'y peux rien. Mange donc, pour reprendre des forces, et reviens au plus vite, car je t'attendrai fidèlement. Et ne sois pas en souci pour moi, car bien que je sois vieille et boiteuse, je suis robuste et je gagnerai ma pitance en faisant la lessive et en cuisant le pain, dès qu'il en reviendra à Thèbes.

Je restai assis jusqu'au soir dans les ruines de ma maison, et le feu allumé par Muti brillait faiblement dans l'obscurité. Je me disais que mieux vaudrait ne jamais revenir ici et mourir seul, puisque je ne causais que des tourments à ceux qui m'aimaient.

Quand les étoiles s'allumèrent, je pris congé de Muti pour aller encore une fois dans la maison dorée du pharaon. En longeant les rues vers la rive, je voyais de nouveau la rougeur nocturne planer sur la ville, et dans les rues principales brillaient les lumières et le bruit des orchestres retentissait dans la nuit, car c'était le jour du couronnement du pharaon Toutankhamon et Thèbes était en liesse.

Mais cette même nuit les vieux prêtres travaillaient avec ardeur dans le temple de Sekhmet et arrachaient l'herbe qui avait poussé entre les dalles et remettaient en place l'image à tête de lionne en la vêtant de lin rouge et en l'ornant de ses emblèmes de guerre et de destruction. Aï avait dit à Horemheb, après le couronnement:

– Ton heure a sonné, fils du faucon. Fais retentir les trompettes et déclare que la guerre a commencé. Fais couler le sang pour nettoyer le pays de Kemi, afin que tout soit comme par le passé et que le peuple oublie le faux pharaon.

Et le lendemain, tandis que le pharaon jouait au cortège funèbre avec son épouse et que les prêtres d'Amon enivrés par la victoire encensaient leur dieu et maudissaient le nom d'Akhenaton pour toute l'éternité, Horemheb fit sonner les trompettes dans tous les carrefours et on ouvrit toutes grandes les portes de cuivre du temple de Sekhmet, et Horemheb s'avança par l'avenue des Béliers avec ses troupes d'élite pour offrir un sacrifice à la déesse. Partout à coups de marteau et de ciseau on effaçait le nom du pharaon Akhenaton. Le pharaon Toutankhamon avait aussi reçu sa part, car les architectes royaux discutaient déjà la place de son tombeau. Aï avait sa part, car assis à la droite du pharaon il gouvernait le pays de Kemi, réglant les impôts, la justice, les cadeaux, les faveurs et les champs royaux. C'était au tour de Horemheb, et lui aussi eut sa part et je le suivis dans le temple de Sekhmet, car il voulait me montrer toute l'étendue de son pouvoir.

Mais je dois dire à son honneur qu'au moment du triomphe il méprisa tout luxe extérieur et voulut impressionner le peuple par sa simplicité. Il se rendit au temple dans un solide char de guerre, sans plumes flottantes sur la tête des chevaux et sans or aux rayons des roues. Mais deux faux tranchantes fendaient l'air de chaque côté de son char, et ses lanciers et archers marchaient en bon ordre, et le bruit de leurs pieds nus sur les pavés de l'avenue était rythmé et puissant comme le grondement de la mer, et les nègres scandaient leur marche avec des tambours en peau humaine.

Silencieux et craintif, le peuple admirait sa stature imposante et ses troupes éclatant de bien-être, quand toute la ville avait faim. Silencieux, il regarda Horemheb entrer dans le temple, en sentant obscurément que ses souffrances ne faisaient que commencer. Devant le temple, Horemheb descendit de son char et entra, suivi de ses chefs, et les prêtres l'accueillirent avec leurs mains tachées de sang frais et le menèrent devant la statue de la déesse. Sekhmet était vêtue de lin rouge et son vêtement imprégné du sang des offrandes collait à son corps de pierre et sa poitrine dure se dressait fièrement. Dans la pénombre du temple, elle semblait remuer sa tête de lionne et ses yeux flamboyants regardaient Horemheb, tandis qu'il broyait sur l'autel les cœurs chauds des victimes et implorait la victoire pour ses armes. Les prêtres dansaient autour de lui en signe d'allégresse et ils se blessaient avec des poignards et criaient à l'unisson:

– Reviens vainqueur, Horemheb, fils du faucon! Reviens vainqueur et la déesse descendra vivante près de toi et t'embrassera de son corps nu.

Horemheb ne se laissa pas distraire par les cris et les danses des prêtres, il accomplit avec une froide dignité les cérémonies rituelles et s'éloigna. Devant le temple, en présence de la foule accourue, il leva ses mains ensanglantées et dit au peuple:

– Ecoute-moi, peuple de Kemi, écoute-moi, car je suis Horemheb, le fils du faucon, et je porte dans mes mains la victoire et un honneur immortel pour tous ceux qui veulent me suivre à la guerre sainte. En cet instant, les chars hittites grondent dans le désert du Sinaï et leurs avant-gardes ravagent le Bas-Pays et la terre de Kemi n'a jamais connu un danger plus redoutable, car à côté des Hittites l'ancienne domination des Hyksos était douce. Les Hittites arrivent, et leur nombre est infini et leur cruauté est une horreur pour tout le peuple. Ils détruiront vos villes et vous crèveront les yeux, ils violeront vos femmes et emmèneront vos fils en esclavage. Le blé ne pousse plus sur les traces de leurs chars et la terre devient un désert sous les sabots de leurs chevaux. C'est pourquoi la guerre que je leur déclare est une guerre sainte, car c'est une guerre pour vos vies et pour les dieux de Kemi, et si tout va bien, nous reprendrons la Syrie et la prospérité du pays de Kemi renaîtra et chacun aura sa mesure pleine. Trop longtemps déjà les étrangers ont offensé le pays de Kemi, trop longtemps on s'est moqué de notre faiblesse et gaussé de notre armée. L'heure a sonné et je vais restaurer l'honneur guerrier de Kemi. Quiconque veut me suivre recevra une pleine mesure de blé et sa part du butin, et en vérité le butin sera riche. Mais ceux qui ne me suivront pas volontairement me suivront de force, et ils devront ployer sous le faix des charges et supporter les brocards et les plaisanteries, sans avoir droit au butin. C'est pourquoi je crois et j'espère que chaque Egyptien ayant un cœur d'homme et capable de brandir une lance me suivra volontairement. Maintenant, nous manquons de tout et la famine rampe sur nos talons, mais la victoire sera accompagnée de jours d'abondance, et quiconque sera mort pour la liberté du pays de Kemi entrera directement dans les champs des bienheureux, car les dieux de l'Egypte prendront soin de son corps. Il faut tout tenter pour gagner tout. C'est pourquoi, femmes d'Egypte, tissez des cordes d'arc avec vos cheveux et envoyez avec allégresse vos maris et vos fils à la guerre. Hommes d'Egypte, transformez les bijoux en pointes de lances et suivez-moi, car je vous offre une guerre comme on n'en vit jamais de pareille. L'esprit des grands pharaons combattra à nos côtés. Tous les dieux de l'Egypte, et surtout le puissant Amon, sont avec nous. Nous repousserons les Hittites, comme l'inondation balaye les fétus de paille. Nous reconquerrons les richesses de la Syrie et nous laverons dans le sang la honte de l'Egypte. Ecoute-moi, peuple de Kemi. Horemheb, le fils du faucon, le vainqueur, a parlé.