Il baissa ses mains rougies de sang et sa puissante poitrine haletait, car il avait parlé d'une voix très forte. Les trompettes retentirent et les soldats frappèrent leurs lances contre leurs boucliers et battirent le sol de leurs pieds, et la foule se mit à pousser des cris qui se transformèrent en clameurs d'allégresse. Horemheb sourit et remonta sur son char. Les soldats lui frayèrent un passage dans la cohue qui l'acclamait. Je compris alors que la plus grande joie du peuple est de pouvoir crier ensemble, et peu importe ce qu'on crie et pourquoi l'on crie, mais en criant avec les autres on se sent fort et on est convaincu de la justesse de la cause pour laquelle on crie. Horemheb était très satisfait, et il levait le bras pour saluer le peuple.
Il se rendit tout droit au port et monta dans le bateau du commandant en chef pour regagner rapidement Memphis, car il s'était attardé à Thèbes et selon les dernières nouvelles les Hittites campaient déjà à Tanis.
Je partis sur son bateau, et personne ne m'empêcha de l'aborder et de lui parler:
– Horemheb, le pharaon Akhenaton est mort et il n'y a plus de trépanateur royal, mais je suis libre d'aller où je veux et rien ne me retient. C'est pourquoi je désire t'accompagner et partir avec toi pour la guerre, car tout m'est égal et rien ne me réjouit plus. Je suis curieux de voir quelle bénédiction apportera cette guerre dont tu as parlé toute ta vie. En vérité je désire voir si ta puissance est meilleure que celle d'Akhenaton ou si ce sont seulement les esprits des enfers qui dirigent le monde.
Horemheb me dit en souriant:
– C'est un bon présage, car jamais je n'aurais pensé que tu serais le premier volontaire à s'annoncer pour cette guerre. Je sais que tu aimes le confort, et j'avais pensé te laisser à Thèbes pour veiller à mes intérêts dans la maison dorée, bien que tu sois solitaire et naïf et qu'on puisse facilement te rouler. Mais c'est bien ainsi, car j'aurai au moins un médecin de qualité avec moi, et je crois qu'on en aura besoin. Mes soldats n'avaient point tort de t'appeler le Fils de l'onagre dans la guerre contre les Khabiri, car vraiment tu as un esprit belliqueux, puisque tu n'as pas peur des Hittites.
Les matelots plongèrent les rames dans l'eau et le bateau descendit le courant sous le grand pavois. Les quais de Thèbes étaient blancs de monde, et les acclamations nous étaient apportées par le vent. Horemheb respira profondément et dit:
– Mon discours a fait une forte impression sur le peuple, comme tu le vois. Mais entrons dans ma cabine, car je veux me laver les mains.
Je le suivis, et il fit sortir son scribe et lava le sang de ses mains qu'il flaira en disant froidement:
– Par Seth et tous les démons, je n'aurais pas cru que les prêtres de Sekhmet faisaient encore des sacrifices humains. Mais ces bonshommes ont certainement fait du zèle, car les portes de leur temple n'avaient pas été ouvertes depuis plus de quarante ans. Je comprends pourquoi ils m'ont demandé des prisonniers hittites et syriens pour leur cérémonie.
Ces paroles me causèrent un tel effroi que mes genoux tremblèrent, mais Horemheb poursuivit placidement:
– Si je l'avais su, j'aurais refusé, car tu peux bien penser que je fus fort surpris de recevoir devant l'autel un cœur humain encore chaud. Mais si Sekhmet se montre reconnaissante en soutenant nos armes, je passerai là-dessus, car vraiment j'ai besoin de toute l'aide possible, bien qu'une lance bien trempée soit peut-être plus efficace que la bénédiction de Sekhmet. Mais rendons aux prêtres ce qui est aux prêtres, et ils nous laisserons en paix pour le reste.
Il recommença de parler de son discours au peuple, et je lui dis que je préférais celui qu'il avait prononcé à Jésuralem devant ses troupes. Il fut un peu vexé de cette remarque et dit:
– Ce n'est pas la même chose de parler à des soldats ou au peuple. Mon discours devant le temple de Sekhmet était aussi destiné à la postérité, car on le gravera sûrement dans la pierre. Et alors il faut bien choisir ses mots et il convient de lancer de belles phrases qui fassent tourner la tête du peuple et lui en mettent plein la vue. Puisque tu n'y comprends rien, je te ferai remarquer que mon discours se bornait à reproduire les déclarations qui ont été faites de tous les temps au début d'un conflit. Tout d'abord, j'ai affirmé que la guerre contre les Hittites était purement défensive et j'ai excité le peuple à repousser l'envahisseur qui ravage l'Egypte. En gros, c'est conforme à la réalité, et je n'ai pas caché que je me proposais par la même occasion de reprendre la Syrie. Deuxièmement, j'ai montré que tous ceux qui me suivront volontairement n'auront pas à s'en repentir, tandis que ceux qu'il faudra forcer à se battre auront un triste sort. Troisièmement, j'ai affirmé que c'était une guerre sacrée, et j'ai invoqué le secours de tous les dieux. En vérité je ne crois pas que les dieux des Egyptiens soient plus puissants que ceux des Hittites et qu'un pays soit plus sacré qu'un autre, mais j'ai lu dans toutes les anciennes proclamations des grands pharaons et capitaines qu'il est de bon ton d'invoquer le secours des dieux, et tout éminent capitaine ne néglige pas cette formalité. Et le peuple y tient et en est content, comme tu as pu le constater. Du reste, j'avais placé des hommes à moi dans la foule, afin de donner le signal des acclamations, car il vaut mieux être prudent. Tu auras aussi pu t'apercevoir que je n'ai pas trop parlé des difficultés qui nous attendent, car le peuple aura bien le temps de les constater et il n'est pas sage de l'effrayer à l'avance. Car cette guerre sera très dure, puisque je n'ai pas assez de troupes entraînées et de chars de guerre. Mais je ne doute pas de la victoire finale, car j'ai foi en ma destinée.
– Horemheb, lui dis-je, y a-t-il quelque chose de sacré pour toi?
Il réfléchit un instant et dit:
– Un grand capitaine et souverain doit savoir percer les paroles et les images, afin de les utiliser à son profit. Je reconnais que c'est pénible et que cela rend la vie triste, bien que le sentiment de dominer autrui par sa volonté pour le contraindre à de grandes choses soit peut-être une compensation. Quand j'étais jeune, j'avais foi en ma lance et en mon faucon. Maintenant je ne crois plus qu'en ma volonté, mais cette volonté m'use, comme la meule ronge la pierre. C'est pourquoi je n'ai pas un instant de repos, et pour me distraire je puis seulement boire jusqu'à l'ivresse. Quand j'étais jeune, je croyais à l'amitié et je croyais aussi aimer une femme dont le mépris et la résistance m'irritaient, mais à présent je sais que les hommes ne sont que des instruments entre mes mains et cette femme aussi n'est plus un but pour moi, mais seulement un moyen. C'est moi qui suis le centre de tout. C'est moi qui suis l'Egypte et le peuple. Et en assurant la grandeur de l'Egypte, j'assure la mienne. Me comprends-tu?
Ces paroles restèrent sans effet sur moi, car je l'avais connu jadis comme un jeune vantard et j'avais rencontré ses parents qui sentaient le fumier et le fromage, bien qu'il en eût fait des nobles. C'est pourquoi j'avais peine à le prendre au sérieux, en dépit de ses effort de m'en imposer comme un dieu. Mais je lui cachai mes réflexions et je lui parlai de la princesse Baketamon qui avait été très vexée de n'avoir pas eu une place digne d'elle dans le cortège de Toutankhamon. Horemheb m'écouta avidement et il m'offrit du vin, pour que je lui parle plus longuement de la princesse. C'est ainsi que nous passions le temps en naviguant vers Memphis, pendant que les chars hittites ravageaient déjà le Bas-Pays.