LIVRE XIV. La guerre sainte
Horemheb convoqua à Memphis les nobles et les riches et il leur tint ce discours:
– Vous êtes tous riches, et je ne suis qu'un pauvre berger né avec du fumier entre les orteils. Mais Amon m'a béni et le pharaon m'a confié la conduite des opérations et l'ennemi qui menace le pays est très cruel et terrible, comme vous le savez. J'ai appris avec plaisir que vous disiez que la guerre exige de chacun de grands sacrifices, et c'est pourquoi vous avez réduit la mesure de blé de vos esclaves et de vos paysans et haussé tous les prix dans le pays. Vos actes et vos paroles me prouvent que vous aussi vous êtes prêts à des sacrifices. C'est bien et je vous en félicite, car pour trouver de l'argent pour la conduite de la guerre, pour les armements et pour la solde des troupes, j'ai décidé de vous emprunter une partie de votre fortune et j'ai demandé au fisc vos listes d'imposition, et en outre j'ai pris d'autres informations sur vous, si bien que je crois connaître tous les biens que vous avez cachés aux percepteurs du faux pharaon. Or à présent un vrai pharaon règne au nom d'Amon et vous n'avez plus de raison de dissimuler vos biens, mais vous devez les offrir ouvertement et joyeusement pour la guerre. C'est pourquoi chacun de vous va me remettre immédiatement la moitié de sa fortune, et peu m'importe que cela soit en or, en argent ou en blé, ou en bétail, chevaux et chars de guerre, pourvu que vous vous hâtiez.
A ces paroles, les riches se lamentèrent à haute voix et déchirèrent leurs habits en disant:
– Le faux pharaon nous a appauvris et nous sommes presque ruinés, et les informations que tu as prises sur nous sont certainement mensongères. Mais quelles garanties nous donneras-tu pour nos avances, et quel intérêt nous verseras-tu?
Horemheb les regarda d'un air souriant et dit:
– Ma garantie est la victoire, que je compte obtenir au plus vite avec votre bienveillant appui, chers amis. En effet, si je ne remporte pas la victoire, les Hittites vous prendront tout, si bien qu'à mon avis la garantie est tout à fait suffisante. Quant aux intérêts, j'en discuterai avec chacun de vous en particulier, et j'ose espérer que mes propositions vous agréeront. Mais vous avez pleuré trop vite, car je n'ai pas encore terminé. J'exige donc immédiatement la moitié de votre fortune en prêt, seulement en prêt, chers amis. Dans quatre lunaisons, vous devrez de nouveau me remettre en prêt la moitié de ce qui vous restera, et dans une année la moitié de ce reste. Vous êtes assez intelligents pour calculer vous-mêmes combien il vous restera alors, mais je suis certain que vous serez encore assez riches pour remplir vos marmites jusqu'à la fin de vos jours, si bien que je ne vous ruine pas.
Alors les riches se jetèrent à ses pieds en gémissant et frappèrent le sol de leur front et crièrent qu'ils préféraient se rendre aux Hittites. Horemheb leur dit en feignant l'étonnement:
– Si c'est ainsi, je me conformerai à votre désir et je crois que mes soldats, qui exposent leur peau et leur vie, seront très irrités d'apprendre que vous ne voulez consentir aucun sacrifice pour la guerre. Je suis sûr qu'ils n'auront aucune objection à vous ligoter avec des cordes et à vous embarquer pour vous remettre aux Hittites, comme vous le désirez. J'en serais fort affligé, et vraiment je ne comprends pas quel plaisir vous retirerez de votre fortune abandonnée que je confisquerai, puisque vous tournerez les meules chez les Hittites, les yeux crevés. Mais c'est votre volonté, et je vais en avertir mes soldats.
A ces mots, les riches crièrent de peur et ils lui embrassèrent les genoux et acceptèrent toutes ses propositions, tout en le maudissant dans leur for intérieur. Mais il les consola en disant:
– Je vous ai convoqués, parce que je savais que vous aimiez l'Egypte et que vous étiez prêts à de grands sacrifices pour elle. Vous êtes les hommes les plus riches du pays, et vous avez acquis votre fortune par votre habileté. C'est pourquoi je suis certain que vous vous enrichirez de nouveau rapidement, car un riche s'enrichit toujours, même si on le presse parfois pour extraire de lui son jus superflu. Vous êtes, chers amis, un précieux verger pour moi, et si je vous serre comme une grenade dont les graines me coulent entre les doigts, je ne songe nullement, en bon jardinier, à arracher les arbres qui me donnent des fruits, mais je me contente de faire parfois la cueillette. En outre, pendant les guerres, les riches s'enrichissent toujours, et rien ne peut l'empêcher, pas même le fisc. C'est pourquoi vous devriez m'être reconnaissants de vous fournir une bonne longue guerre, et je vous congédie en vous exprimant ma gratitude. Allez en paix et travaillez à vous engraisser comme de la vermine, puisque c'est inévitable. Et je ne protesterai pas si de temps en temps vous m'envoyez, en plus de votre prêt, des contributions volontaires, car je vais reconquérir la Syrie, et vous savez fort bien quel en sera le profit pour l'Egypte et en premier lieu pour vous, si après la conquête je suis content de vous. Geignez donc à votre guise, si cela vous amuse et vous soulage le cœur, car vos gémissements tintent à mes oreilles avec un bruit d'or.
Les riches sortirent, et dès qu'ils furent dehors, ils cessèrent de gémir et se mirent à compter leurs pertes et à combiner les moyens de les compenser. Mais Horemheb me dit:
– Grâce à la guerre, les riches pourront accuser les Hittites de tous les malheurs qui frapperont le pays, et le pharaon pourra leur imputer la famine et la misère qui régneront cet hiver. C'est en effet le peuple qui supportera et payera tout, et les riches sauront encore lui soutirer de quoi combler leurs pertes, et je pourrai de nouveau les saigner. Ce système est meilleur que de lever des impôts de guerre, car ainsi le peuple bénit mon nom et me juge équitable. C'est que je dois veiller soigneusement à ma réputation en prévision de l'avenir.
Entre-temps, les Hittites ravageaient le delta et affourageaient leurs chevaux dans le blé vert, et des fugitifs affluaient à Memphis et racontaient des histoires horribles sur la fureur destructrice des ennemis. Horemheb me dit:
– L'Egypte doit connaître la cruauté hittite, afin que le peuple se persuade qu'il n'y a pas de pire sort que l'esclavage des Hittites. Je serais fou de partir contre eux avec des troupes mal exercées et sans chars de guerre. Mais sois sans crainte, Sinouhé, Ghaza est encore à nous, et Ghaza est la pierre d'angle sur laquelle repose cette guerre, et les Hittites n'oseront pas s'aventurer dans le désert avec le gros de leurs troupes, tant que cette place tiendra, car ils n'ont pas la suprématie sur mer. Je ne reste pas inactif, comme tu as l'air de le penser, et j'ai des hommes dans le désert pour inquiéter et harceler les patrouilles hittites. Du reste, le danger n'est pas bien grand pour l'Egypte, tant que l'infanterie hittite n'a pas franchi le désert. Les Hittites fondent leur stratégie sur la guerre des chars, mais dans le pays noir les canaux d'irrigation gênent les mouvements de la charrerie, et ils perdent leur temps à brûler de pauvres villages et à fouler les champs de blé. Moins il y aura de blé en Egypte, et plus les hommes s'engageront volontiers sous mes queues de lions où chacun sait qu'il recevra pleine mesure de blé et même de bière.
De toute l'Egypte les volontaires affluaient à Memphis, hommes affamés ou ayant tout perdu à cause d'Aton, aventuriers avides de butin. Horemheb, sans se soucier des prêtres, publia une aministie générale pour tous ceux qui avaient travaillé à l'édification du royaume d'Aton, et il libéra les condamnés des carrières pour les enrôler. Memphis fut bientôt un vaste camp militaire, et la vie y devint vite agitée, car on se battait dans les maisons de joie et dans les cabarets et chaque soir des bagarres éclataient, si bien que la population paisible s'enfermait chez elle et vivait dans la crainte et l'angoisse. Mais les forges retentissaient du bruit des marteaux, et la peur des Hittites était si grande que même les femmes pauvres donnaient leurs bijoux en cuivre pour forger des pointes de lance.