Mais Horemheb n'attendit pas qu'ils fussent remis de leur surprise, il fit sonner les trompettes et déclarer aux troupes que sa ruse avait anéanti les chars hittites et que l'ennemi était désormais à leur merci. Il envoya des archers sur les collines pour inquiéter les Hittites et il chargea des hommes de battre le sol pour soulever des nuages de poussière, en partie pour gêner les Hittites et en partie pour empêcher ses hommes de voir le nombre énorme des chars encore en état de combattre. Il ordonna aussi de rouler des pierres du haut des collines dans la vallée pour refermer les brèches des obstacles, afin de compléter sa victoire et de prendre intacts les chars.
Entre-temps, les régiments de chars légers campaient dans la plaine pour abreuver les chevaux et réparer les harnais et les roues. Ils entendaient les cris et le fracas des armes et ils voyaient tourbillonner la poussière, si bien qu'ils croyaient que les chars lourds pourchassaient les Egyptiens pour les anéantir comme des rats.
Sous la protection de la poussière, Horemheb envoya ses meilleurs lanciers près de la tranchée pour empêcher les Hittites de secourir leurs camarades et de combler le fossé. Il ordonna aux autres hommes de rouler de grosses pierres autour des chars lourds immobilisés et, si possible, de les isoler par groupes pour les enfermer dans un espace étroit où ils ne pourraient évoluer librement. Et bientôt sur les pentes des collines roulèrent de grosses pierres, car les Egyptiens sont habiles à manier la pierre et dans les troupes de Horemheb il n'y avait que trop d'hommes qui avaient appris cet art dans les carrières.
Les Hittites s'étonnèrent grandement de voir que la poussière ne se dissipait pas, et ils ne pouvaient voir ce qui se passait autour d'eux, et des flèches pleuvaient sur eux de toute part. Leurs chefs se disputaient, car ils n'avaient encore jamais rien vu de pareil et ne savaient qu'entreprendre, puisqu'on ne leur avait pas enseigné lors des manœuvres comment il convenait d'agir dans une situation pareille. C'est pourquoi ils perdirent leur temps à discuter, et ils envoyèrent quelques chars dans le nuage de poussière pour reconnaître les positions des Egyptiens, mais ces chars ne revinrent pas, les chevaux trébuchèrent sur les pierres et les lanciers abattirent les conducteurs. Pour finir, les chefs hittites firent sonner le rassemblement et lancèrent une attaque pour regagner la plaine afin de s'y préparer à un nouvel assaut. Mais ils ne reconnurent pas le chemin qu'ils avaient suivi, et leurs chevaux se prirent dans les cordes et dans les pièges et les chars culbutèrent, si bien que les hommes durent descendre et se battre à pied. Ils étaient courageux et entraînés, et ils tuèrent beaucoup d'Egyptiens, mais ils n'étaient pas habitués à la lutte à pied. C'est pourquoi les soldats de Horemheb les vainquirent, mais cette bataille dura jusqu'au soir.
A la tombée de la nuit, le vent souffla du désert et chassa les nuages de poussière et découvrit le champ de bataille et la terrible défaite des Hittites qui avaient perdu la plupart de leurs chars lourds, et un grand nombre de chars et de chevaux étaient tombés intacts entre les mains de Horemheb. Mais les vainqueurs épuisés et excités par l'ardeur du combat, par les blessures et par l'odeur du sang s'effrayèrent de voir leurs propres pertes, car les cadavres d'Egyptiens étaient beaucoup plus nombreux que ceux des Hittites. Les survivants dirent:
– Ce fut une journée terrible et il est heureux que nous n'ayons pas vu ce qui se passait autour de nous, car si nous avions aperçu la multitude des Hittites et constaté la grandeur de nos pertes, le cœur nous serait certainement monté à la gorge et nous ne nous serions pas battus comme des lions, ainsi que nous l'avons fait.
Les derniers Hittites cernés se rendirent, et Horemheb les fit attacher avec des cordes, et tous les rats de vase du Nil s'approchèrent d'eux pour les examiner et pour toucher du doigt leurs plaies et pour arracher les soleils ailés et les haches doubles qui ornaient les casques et les habits.
Au milieu de cette confusion terrible, Horemheb allait d'un groupe à l'autre et distribuait des claques aux hommes et louait ceux qui s'étaient bien battus, les appelant ses enfants et ses chers bousiers. Il leur fit distribuer du vin et de la bière et leur permit de dévaliser tous les morts, aussi bien les Egyptiens que les Hittites, afin qu'ils eussent l'impression de ramasser du butin. Mais le butin le plus précieux était constitué par les chars lourds et par les chevaux qui ruaient et mordaient rageusement, mais on leur donna de l'eau et du fourrage, et les hommes de Horemheb habitués à soigner les chevaux leur parlèrent doucement et les décidèrent à servir l'Egypte. C'est que le cheval est un animal très intelligent, bien que redoutable, et qu'il comprend le langage humain. C'est pourquoi ils consentirent à servir Horemheb, une fois qu'ils furent bien nourris. Mais je me demande comment ils purent comprendre l'égyptien, alors qu'ils étaient habitués seulement à l'incompréhensible langue hittite. Mais les hommes de Horemheb m'assurèrent que les chevaux comprennent tout ce qu'on leur dit, et je dus les croire, en voyant comment ces animaux puissants et sauvages se soumettaient et se laissaient enlever leurs lourds caparaçons.
La même nuit Horemheb envoya un message aux brigands du désert et aux corps francs pour inviter tous les hommes de cœur à s'engager dans ses troupes de chars, car les gens du désert savent soigner les chevaux mieux que ne le font les Egyptiens qui en ont peur. Ils répondirent avec empressement à cet appel et furent ravis de leurs chars et de leurs magnifiques chevaux.
Pour moi, je n'avais pas le temps de me reposer, car je devais soigner les blessés et recoudre les plaies et remettre en place les membres démis et trépaner les crânes enfoncés par les massues hittites. J'avais de nombreux aides chirurgiens, et pourtant le travail dura trois jours et trois nuits, et pendant ce temps moururent tous ceux dont les blessures étaient inguérissables. Il me fut impossible de travailler en paix, car le fracas du combat me déchirait les oreilles, les Hittites refusant encore de croire à leur défaite. Le lendemain ils lancèrent une attaque avec leurs chars légers pour reconquérir les chars perdus, et le troisième jour ils cherchèrent à forcer les obstacles, car ils n'osaient pas rentrer en Syrie et se présenter à leurs grands chefs.
Le troisième jour, Horemheb passa à l'offensive avec les chars pris à l'ennemi, et il réussit à disperser les chars hittites légers, mais les Egyptiens subirent de grandes pertes, parce que les Hittites étaient plus rapides et mieux entraînés à la guerre des chars. Mais ces pertes étaient nécessaires, m'expliqua Horemheb, car c'est seulement au combat que ses nouveaux bousiers pouvaient apprendre à manier les chars et les chevaux, et il valait mieux les entraîner contre un ennemi inférieur en nombre et découragé par la défaite que contre des troupes reposées et bien équipées.
– Nous ne reprendrons jamais la Syrie, si nous n'avons pas des chars à opposer aux chars, dit encore Horemheb. C'est pourquoi toute cette bataille à l'abri des obstacles n'était qu'un jeu d'enfants, et le seul avantage est d'avoir empêché l'invasion de l'Egypte.
Il espérait que les Hittites enverraient leur infanterie dans le désert, mais ils étaient trop avisés pour cela et ils gardaient leurs troupes en Syrie, en se disant que peut-être dans la griserie de sa victoire Horemheb envahirait ce pays, où ses hommes auraient été une proie facile pour leurs troupes reposées et aguerries. Mais leur défaite avait suscité une grande inquiétude en Syrie, et de nombreuses villes se révoltèrent contre Aziru et lui fermèrent leurs portes, car on était las de l'ambition d'Aziru et de la rapacité des Hittites et on songeait à se ménager la faveur de l'Egypte dont on escomptait la prompte victoire. En effet, les villes de Syrie ont toujours été désunies, et les émissaires de Horemheb y semaient le trouble et répandaient des bruits exagérés et effrayants sur la défaite des Hittites dans le désert.