Выбрать главу

Mais Horemheb s'écria:

– Par Seth et tous les démons, c'est impossible tant que les navires n'auront pas amené d'Egypte des renforts et des armes et des provisions, pour que je puisse commencer la campagne contre Joppé. Jusque-là les murailles de Ghaza sont ma seule protection, et si je sors avec mes troupes, je risque de perdre tout ce que j'ai gagné.

J'hésitai un peu et je dis:

– Pour Roju, il serait peut-être plus heureux que je le trépane pour essayer de le guérir, car il souffre énormément et il faut le lier sur son lit, sinon il serait capable de faire du mal, à lui ou à moi.

Mais Horemheb refusa de laisser trépaner le héros le plus illustre de l'Egypte, car sa propre réputation en aurait souffert, si Roju succombait à l'opération, car une trépanation est toujours incertaine et dangereuse. C'est pourquoi je retournai chez Roju avec quelques hommes solides et on réussit à l'attacher sur son lit, et je lui administrai des calmants et des narcotiques. Mais ses yeux luisaient dans l'obscurité de la chambre avec l'éclat verdâtre des yeux de fauves, il se tordait sur son lit et l'écume de la rage lui sortait de la bouche, tandis qu'il criait:

– Ne suis-je pas le commandant de Ghaza, chacal de Horemheb? Je me rappelle que dans la prison de la tour croupit encore un espion syrien que j'ai pincé peu avant l'arrivée de ton maître et que des tâches urgentes m'ont fait oublier de pendre au mur. C'est un homme très rusé et je suis certain que c'est lui qui a dérobé les quatre cents croupières. Amène-le-moi ici, pour que je puisse lui faire avouer où il les a cachées, et je dormirai en paix.

Il insista et parla tellement de cet espion que je fis allumer une torche et descendis dans le cachot où de nombreux cadavres rongés par les rats étaient encore enchaînés aux murs. Le gardien était un vieillard aveugle. Je lui demandai de me conduire vers l'espion syrien qui avait été arrêté peu avant la fin du siège, mais il me jura ses grands dieux qu'il n'y avait pas un seul détenu vivant dans le cachot, car on les torturait pour les interroger et ensuite on les laissait périr de faim et de soif selon les ordres de Roju. Mais l'attitude du bonhomme m'inspira de la méfiance, et je le menaçai jusqu'à ce qu'il tombât à genoux en disant:

– Epargne ma vie, car j'ai toujours servi fidèlement l'Egypte et au nom de l'Egypte j'ai maltraité les prisonniers et détourné leur nourriture. Mais cet espion n'est pas un homme ordinaire et sa langue est merveilleuse et il gazouille comme un rossignol et il m'a promis de grandes richesses, si je lui donne à manger et le maintiens en vie jusqu'à l'arrivée de Horemheb, et il a promis de me rendre la vue, car il a lui-même été aveugle, mais un grand médecin a guéri un de ses yeux, et il a juré de me mener chez ce médecin, et je serai guéri et je pourrai sortir et jouir de ma richesse. C'est qu'il me doit déjà plus de deux millions de deben pour le pain et l'eau que je lui ai apportés, et je ne lui ai pas annoncé la fin du siège ni l'arrivée de Horemheb, afin que sa dette augmente encore chaque jour. Car il affirme que Horemheb le libérera et lui donnera des chaînes d'or, et j'en suis convaincu, car sa langue gazouille d'une manière irrésistible. Mais je ne le mènerai devant Horemheb que lorsque sa dette aura atteint trois millions, car c'est un chiffre rond et facile à retenir.

Tandis qu'il parlait, mes genoux tremblaient et mon cœur bondissait dans ma poitrine, car je croyais deviner peu à peu de qui il parlait. Mais je me raidis et je lui criai:

– Pauvre vieux, il n'existe pas autant d'or dans toute l'Egypte et la Syrie réunies. Mais tout indique que cet homme est un fieffé coquin qui mérite un châtiment. C'est pourquoi conduis-moi immédiatement vers lui, et malheur à toi s'il lui est arrivé du mal.

En geignant et en implorant Amon, le vieillard me fit entrer dans une cellule dont il avait masqué l'entrée avec des pierres, pour égarer les hommes de Roju. A la lueur d'une torche, je vis un homme vêtu de haillons syriens et enchaîné au mur, et son dos était tout écorché, et son ventre pendait flasque sur les cuisses. Il était borgne, et son œil clignotait à la lumière. Il me dit:

– Est-ce bien toi, ô Sinouhé mon maître? Béni soit le jour qui t'amène ici, mais hâte-toi de faire briser mes fers et apporter une cruche de vin, afin que j'oublie mes peines, et dis à tes esclaves de me laver et de m'oindre, car je suis habitué au confort et au luxe, et les maudites dalles de cette prison m'ont usé la peau des fesses. Je n'aurais pas d'objections à ce que tu m'offres un bon lit, avec quelques vierges d'Ishtar, car j'en ai été bien privé.

– Kaptah, Kaptah, dis-je en caressant son dos meurtri. Tu es incorrigible. A Thèbes, on m'a affirmé que tu étais mort, mais je ne l'ai pas cru, car je suis persuadée que tu ne mourras jamais, et pour preuve je te découvre dans cet antre plein de cadavres, et tu respires et tu n'es pas trop mal en point, et pourtant il est fort probable que les hommes qui sont morts ici dans les fers étaient tous plus agréables aux dieux que toi. Néanmoins je me réjouis grandement de te revoir en vie.

Mais Kaptah reprit:

– Tu es resté le même bavard vaniteux, ô mon maître Sinouhé. Ne me parle pas des dieux, car dans ma misère je les ai tous invoqués, même ceux des Babyloniens et des Hittites, et aucun ne m'a aidé, et j'ai dû me ruiner pour obtenir à manger de mon gardien. Seul notre scarabée m'a secouru en t'amenant vers moi, car le commandant de cette place est un fou et il ne croit rien de raisonnable et il m'a fait rosser et torturer, si bien que je hurlais comme un bœuf dans son appareil à question. Mais j'ai heureusement réussi à sauver notre scarabée, en le cachant dans un certain pertuis de mon corps qui est certes infamant pour y loger un dieu, mais qui est peut-être agréable pour un scarabée, puisque tu es arrivé ici. Un événement aussi miraculeux ne peut qu'être l'œuvre de notre scarabée.

Il me montra le scarabée qui portait encore les traces de son récent séjour. Des forgerons vinrent couper les fers et je conduisis Kaptah dans ma chambre, car il était faible et ses yeux ne supportaient pas la lumière. Je le fis laver et oindre par mes esclaves et je lui donnai des habits de lin fin et je lui prêtai une chaîne d'or et des bracelets, pour qu'il pût paraître conformément à sa dignité, et je fis couper ses cheveux et sa barbe. Pendant toutes ces opérations, il mangea de la viande et but du vin, en rotant de bien-être. Mais le gardien pleurait et gémissait derrière la porte et réclamait ses deux millions trois cent soixante-cinq mille deben d'or. Et il refusait de rabattre un seul deben de cette somme, en relevant qu'il avait risqué sa vie pour conserver celle de son prisonnier en dérobant de la nourriture. Pour finir, les gémissements du vieillard toqué me lassèrent, et je dis à Kaptah:

– Horemheb est depuis deux semaines à Ghaza, et le bonhomme t'a trompé et tu ne lui dois rien, mais je vais le faire battre par les soldats, et si c'est nécessaire on lui coupera le cou, car c'est un monstre qui est responsable de la mort de bien des prisonniers.

Mais Kaptah protesta énergiquement et dit:

– Je suis un homme honnête, et comme tel je dois tenir mes engagements, sinon je perdrai ma réputation. Certes, j'aurais pu discuter avec le vieux et obtenir une diminution de ses prix, mais quand je sentais l'odeur du pain, je renonçais à marchander et je lui promettais tout ce qu'il me demandait.

Je me frottai le front et lui dis:

– Es-tu vraiment Kaptah? Non, ce n'est pas possible, il y a sûrement dans cette forteresse une malédiction qui rend fous les gens qui y restent un peu. Tu es certainement fou, toi aussi. As-tu vraiment l'intention de payer ta dette à ce vilain bonhomme, et avec quoi, car je pense qu'après le royaume d'Aton tu es aussi gueux que moi?

Mais Kaptah était ivre et il dit:

– Je suis un homme pieux qui respecte les dieux et tient sa parole. Je payerai ma dette jusqu'au dernier deben, mais je demanderai un délai, et du reste le bonhomme est si stupide que si je lui faisais peser deux deben d'or, il s'en contenterait, car il n'en a jamais vu autant. Je crois même qu'il serait au comble de la joie si je lui donnais un seul deben, mais cela ne me libérerait pas. Je ne sais vraiment où prendre tout cet or, car la révolte de Thèbes m'a sérieusement appauvri et j'ai dû fuir honteusement et abandonner ma fortune, lorsque les esclaves se furent mis dans la tête que je les avais trahis et dénoncés à Amon. Mais ensuite j'ai rendu de grands services à Horemheb à Memphis, et quand j'ai dû quitter Memphis où me poursuivait la vengeance des esclaves, je lui en ai rendu de plus grands encore en Syrie en y vendant aux Hittites du blé et du fourrage. C'est pourquoi j'estime que Horemheb me doit déjà près d'un demi-million de deben d'or, sans compter que j'ai risqué ma vie en venant par mer à Ghaza. Pour comble, les Hittites ont été furieux contre moi, lorsque leurs chevaux tombèrent malades après avoir mangé le fourrage que je leur avais vendu. Mais à Ghaza un danger encore plus grand me menaçait, car le commandant de la place était fou et il me fit enfermer comme espion syrien et torturer et il m'aurait certainement fait pendre, si le vieux toqué de gardien ne m'avait caché en disant que j'étais mort dans le cachot. C'est pourquoi je dois lui payer ma dette.