Mais après avoir reçu des renforts d'Egypte et remis en état les chars de guerre et rassemblé à Ghaza tous les chevaux de la Syrie méridionale et entraîné des troupes, Horemheb lança une proclamation affirmant qu'il n'arrivait pas en conquérant, mais en libérateur. Les villes de Syrie avaient toujours joui de la liberté du commerce et d'une large autonomie sous leurs rois, avec la haute protection de l'Egypte, mais Aziru avait instauré un régime de terreur, après avoir renversé les rois héréditaires, et il prélevait de lourds impôts. En outre, dans sa cupidité, il avait vendu la Syrie aux Hittites dont les Syriens pouvaient constater de leurs propres yeux la cruauté et l'immoralité. C'est pourquoi lui, Horemheb l'invincible, le fils du faucon, venait libérer la Syrie, libérer chaque ville et chaque village du joug de l'esclavage, libérer le commerce et restaurer les anciens rois dans leurs droits, afin que sous l'égide de l'Egypte la Syrie puisse retrouver sa prospérité et sa richesse. Il promettait sa protection aux villes qui se révolteraient contre les Hittites. Mais les cités qui offriraient de la résistance seraient incendiées et mises à sac, et leurs murailles seraient détruites à jamais et les habitants vendus en esclavage.
Ensuite Horemheb marcha sur Joppé, tandis que sa flotte en bloquait le port. Sa proclamation fut répandue par des émissaires dans toutes les villes de Syrie et elle y provoqua des troubles et sema la discorde entre les ennemis, ce qui était son principal but. Mais en homme prudent Kaptah resta à Ghaza, pour le cas où Horemheb serait battu, car Aziru et les Hittites massaient des troupes à l'intérieur du pays.
Roju Nuque de Taureau s'était réconcilié avec Kaptah, une fois que celui-ci l'eut guéri de son obsession en lui racontant que ses soldats affamés avaient mangé en secret les quatre cents croupières manquantes qui étaient en cuir tendre. On put délier Roju qui pardonna ce larcin à ses soldats à cause de leur héroïsme.
Après le départ de Horemheb, Roju fit fermer les portes de la ville et jura de n'y plus laisser entrer de troupes, et il se mit à boire du vin avec Kaptah en le regardant jouer aux dés avec le vieux gardien. Du matin au soir, les deux hommes jouaient et buvaient du vin et se disputaient, car le bonhomme était désolé de perdre son or, tandis que Kaptah insistait pour jouer gros jeu. Pendant que Horemheb assiégeait Joppé, le jeu s'anima et Kaptah regagna bientôt toute sa dette, et lorsque Horemheb eut réussi à faire une brèche dans les murailles de la ville, le gardien redevait à Kaptah plus de deux cent mille deben d'or. Mais Kaptah se montra généreux et n'exigea pas cette somme, parce que le vieillard lui avait tout de même sauvé la vie, et il lui donna quelques pièces d'argent, si bien que le gardien le quitta en pleurant de reconnaissance.
Je ne saurais dire si Kaptah joua avec des dés pipés, mais en tout cas il avait une chance fabuleuse au jeu. La renommée porta aux quatre coins de la Syrie cette partie de dés qui avait duré plusieurs semaines et porté sur des millions de deben d'or. Le vieux gardien finit ses jours dans une cabane au pied des murs de Ghaza, et il était redevenu aveugle, mais il se plaisait à raconter aux nombreux visiteurs les phases de cette partie mémorable dont il se rappelait toutes les péripéties, surtout celle où d'un seul coup de dés il avait perdu cent cinquante mille deben d'or, car jamais encore on n'avait joué des sommes pareilles. Et les visiteurs lui apportaient des cadeaux, si bien qu'il vécut largement jusqu'à sa mort, mieux même que si Kaptah lui avait constitué une rente viagère.
Après la prise de Joppé par Horemheb, Kaptah s'y rendit en hâte et je l'accompagnai et pour la première fois je vis une ville riche entre les mains de ses conquérants. Les plus hardis des habitants s'étaient bien révoltés contre Aziru et les Hittites à l'approche de l'armée égyptienne, mais Horemheb refusa de protéger la ville contre le sac, parce que cette révolte trop tardive ne lui avait servi à rien. Pendant deux semaines, les soldats pillèrent la ville. Kaptah y amassa une fortune énorme, car les soldats échangeaient pour du vin et de l'argent des tapis précieux et des meubles splendides et des statues de dieux qu'ils ne pouvaient emporter, et pour deux bracelets de cuivre on achetait une belle Syrienne bien élevée.
En vérité, c'est seulement à Joppé que je vis comment l'homme est un fauve pour l'homme, car il n'est pas de forfait qui ne fût accompli à Joppé pendant ces journées de pillage et d'incendie. Pour s'amuser, les soldats ivres mettaient le feu aux maisons, afin de voir clair pendant la nuit pour piller et voler et se divertir avec les femmes et torturer les commerçants pour les forcer de révéler leurs cachettes. Certains se postaient à un carrefour et assommaient ou transperçaient chaque Syrien qui passait, que ce fût un homme ou une femme, un vieillard ou un enfant. Mon cœur s'endurcit au spectacle de la méchanceté de l'homme, et tout ce qui s'était passé à Thèbes à cause d'Aton n'était que bagatelles en comparaison de ce qui arrivait à Joppé à cause de Horemheb. Car Horemheb avait laissé les mains libres à ses soldats pour se les attacher plus solidement. Le sac de Joppé resta inoubliable et les soldats de Horemheb y prirent le goût du pillage, si bien que rien ne pouvait les retenir au combat et qu'ils ne redoutaient pas la mort, en songeant qu'ils renouvelleraient les plaisirs qu'ils avaient goûtés à Joppé. En outre, après ces massacres, les soldats sentirent qu'ils ne pouvaient plus espérer de quartier de la part des Syriens, car les hommes d'Aziru écorchaient vifs tous les prisonniers qui avaient pris part au sac de la ville.
Et enfin, pour échapper au sort de Joppé, de nombreuses petites cités du littoral se révoltèrent et chassèrent les Hittites hors de leurs murs et ouvrirent leurs portes à Horemheb.
Je renonce à parler davantage des horreurs de Joppé, car en les évoquant mon cœur devient lourd comme une pierre dans ma poitrine et mes mains se glacent. Je me bornerai à dire qu'à l'entrée de Horemheb dans la ville, elle comptait près de vingt mille habitants, mais à son départ il n'en restait pas trois cents.
C'est ainsi que Horemheb guerroyait en Syrie et je le suivais pour panser les blessés, et je voyais tout le mal que l'homme peut faire à l'homme. La guerre dura trois ans et Horemheb battit les Hittites et les troupes d'Aziru dans plusieurs batailles, et deux fois les chars hittites surprirent ses troupes et leur causèrent de grandes pertes et les obligèrent à se retirer à l'abri des murailles des villes. Mais il maintint les communications maritimes avec l'Egypte, et la flotte syrienne resta impuissante. C'est pourquoi il put recevoir des renforts et préparer de nouvelles offensives, et les villes de Syrie étaient ravagées et les gens se cachaient dans les grottes des montagnes. Des provinces entières furent dévastées et les troupes anéantissaient les cultures et coupaient les arbres fruitiers. C'est ainsi que la force de l'Egypte s'épuisait en Syrie et l'Egypte était comme une mère qui déchire ses vêtements et répand des cendres sur ses cheveux, en voyant mourir ses enfants, car tout le long du fleuve il n'y avait plus ni ville ni village ni cabane dont les enfants ne fussent morts en Syrie pour la grandeur de l'Egypte.
Horemheb combattit trois ans en Syrie, et pendant ces années je vieillis plus que pendant toutes les précédentes, et je perdis mes cheveux et mon dos se voûta et mon visage se rida comme un fruit fané. Je devins renfermé et bourru, et je parlais avec rudesse aux malades, comme le fait tout bon médecin en vieillissant.