Выбрать главу

La troisième année, la peste éclata en Syrie, car la peste suit toujours les traces de la guerre et elle naît dès qu'un nombre suffisant de cadavres pourrissent au même endroit. En vérité, toute la Syrie n'était plus alors qu'une fosse empestée et des tribus entières furent exterminées, si bien que leurs langues tombèrent à jamais dans l'oubli. La peste frappa ceux que la guerre avait épargnés, et dans les deux années elle tua tant de monde que les opérations furent interrompues et que les troupes s'enfuirent dans les montagnes et les déserts, à l'abri de la peste. Et elle ne faisait aucune différence entre riches et pauvres, nobles ou vilains, elle frappait équitablement n'importe qui, et les remèdes ordinaires étaient impuissants, et les pestiférés se couvraient la tête de leur tunique et se couchaient et mouraient en trois jours. Mais ceux qui guérissaient conservaient des cicatrices effrayantes aux aisselles et aux articulations, par où la peste s'était écoulée en pus pendant leur convalescence.

La peste était aussi capricieuse dans le choix de ses victimes que dans leur guérison, car ce n'étaient nullement les personnes les plus robustes et les plus saines qui guérissaient, mais très souvent les plus faibles et les plus épuisées, comme si la maladie n'avait pas trouvé en elles assez d'aliments pour pouvoir tuer. C'est pourquoi en soignant les pestiférés, je les saignais le plus possible pour les affaiblir et je leur interdisais toute nourriture pendant la maladie. De cette manière je pus guérir de nombreux malades, mais un aussi grand nombre moururent en dépit de mes soins, si bien que j'ignore si mon traitement est bon. Je devais pourtant soigner les malades pour maintenir leur confiance en moi, car un malade qui perd tout espoir de guérison et toute confiance en son médecin meurt encore plus sûrement qu'un malade qui se fie à lui. Ma manière de soigner la peste était certainement meilleure que bien d'autres, car elle ne coûtait pas cher. Les navires apportèrent la peste en Egypte, mais elle n'y tua pas autant de gens qu'en Syrie, car elle était plus faible, et le nombre des guérisons fut plus élevé que celui des décès. Avec la crue la peste disparut en Egypte la même année encore, et l'hiver la supprima en Syrie aussi, si bien que Horemheb put masser ses troupes et reprendre les hostilités. Au printemps, il parvint à travers les montagnes dans la plaine voisine de Megiddo et y battit les Hittites dans une grande bataille après laquelle ils lui demandèrent la paix, car en voyant les succès de Horemheb le roi Bourrabouriash avait repris courage et s'était rappelé son alliance avec l'Egypte. Il se montra arrogant avec les Hittites et envahit l'ancien pays de Mitanni et chassa les Hittites de leurs pâturages à Naharani. Voyant qu'ils n'avaient plus rien à tirer d'une Syrie ravagée, les Hittites offrirent la paix, car ils étaient des soldats avisés et des hommes économes, et ils ne voulaient pas risquer pour l'honneur les chars de guerre dont ils avaient besoin pour donner une correction aux Babyloniens.

Horemheb fut très heureux de conclure la paix, car ses troupes avaient fondu et la guerre avait appauvri l'Egypte et il voulait entreprendre la reconstruction de la Syrie pour ranimer le commerce au profit de l'Egypte. Mais il posa comme condition la cession de Megiddo dont Aziru avait fait sa capitale et qu'il avait munie de murailles insurmontables et de tours. C'est pourquoi les Hittites emprisonnèrent Aziru et sa famille à Megiddo et s'emparèrent des énormes trésors qu'il avait amassés, et ils livrèrent à Horemheb Aziru et sa femme et ses deux fils chargés de chaînes. Ayant ainsi donné un gage aux Egyptiens, ils se mirent à piller Megiddo et à chasser vers le nord, en dehors des territoires qu'ils devaient abandonner, tous les troupeaux de bétail du pays d'Amourrou. Et Horemheb ne les en empêcha pas, mais il fit sonner les trompettes pour marquer la fin de la guerre et offrir des banquets aux chefs hittites et aux princes, buvant toute la nuit avec eux et vantant ses exploits. Et le lendemain il ferait exécuter Aziru et sa famille devant les troupes réunies et les chefs hittites, pour marquer la paix éternelle qui régnerait désormais entre l'Egypte et le pays des Khatti.

C'est pourquoi je refusai de prendre part au festin et j'allai de nuit dans la tente où Aziru était enchaîné, et les gardes me laissèrent entrer, parce que j'étais le médecin de Horemheb et qu'ils me connaissaient déjà et savaient que parfois je tenais tête à Horemheb lui-même. Je voulais voir Aziru, parce que je savais qu'il n'avait plus un seul ami dans toute la Syrie, maintenant qu'il était un vaincu condamné à périr. Je savais aussi qu'il aimait la vie et je voulais lui assurer que la vie ne valait pas la peine d'être vécue, après tout ce que j'avais vu. Et comme médecin je voulais lui dire que la mort est facile et plus douce que la douleur, le chagrin et la souffrance de la vie. La vie est comme une flamme chaude qui brûle, mais la mort est l'eau sombre de l'oubli. Je voulais lui dire tout cela, parce qu'il devait mourir le lendemain à l'aube et qu'il ne pourrait dormir cette nuit, parce qu'il aimait la vie. Mais s'il refusait de m'entendre, je m'assiérais à côté de lui en silence, pour qu'il ne soit pas seul. En effet, un homme peut vivre sans ami, mais il est difficile de mourir sans un ami, surtout si durant sa vie on a été un chef et une tête couronnée.

Lorsqu'on l'avait amené à Horemheb sous les outrages et les quolibets des soldats qui lui lançaient de la boue et des bouses, je m'étais voilé la face pour qu'il ne me vît pas. Je connaissais sa fierté et je ne voulais pas qu'il souffrît de se montrer à moi dans cet état d'infériorité infamante, alors que je l'avais connu au faîte de sa puissance. Les gardes me laissèrent passer, et ils se dirent: «Laissons-le entrer, car c'est Sinouhé le médecin, et sa démarche est sûrement licite. Si nous l'arrêtons, il nous dira des injures ou il nous fera magiquement perdre notre virilité, car il est méchant et sa langue pique plus cruellement qu'un scorpion.» Dans la tente, je dis:

– Aziru, roi d'Amourrou, veux-tu recevoir un ami à la veille de ta mort?

Il soupira dans l'obscurité et ses fers grincèrent et il répondit:

– Je ne suis plus roi et je n'ai plus d'amis, mais est-ce vraiment toi, Sinouhé, car je crois reconnaître ta voix?

Je dis:

– Je suis Sinouhé. Il dit alors:

– Par Mardouk et tous les démons de l'enfer, si tu es Sinouhé, fais apporter un peu de lumière, car je suis las de reposer dans l'obscurité. Certes, ces maudits Hittites ont déchiré mes vêtements et torturé mes membres, si bien que je ne suis plus beau à voir, mais comme médecin tu es habitué à des spectacles encore pires, et je n'ai plus de honte, car devant la mort on n'a plus à rougir de sa misère. Sinouhé, apporte un peu de lumière, pour que je voie ton visage et puisse tenir ta main dans la mienne, car mon foie est douloureux et mes yeux versent des larmes quand je pense à ma femme et à mes enfants. Si tu peux me procurer un peu de forte bière pour m'humecter le gosier, je chanterai ta louange demain à tous les dieux des enfers, Sinouhé. C'est que je suis hors d'état de payer même une goutte de bière, car les Hittites m'ont tout pris jusqu'à ma dernière piécette de cuivre.

J'ordonnai aux gardes d'apporter une lampe à huile et de l'allumer, car l'âcre fumée des torches m'irritait les yeux, et ils me remirent aussi une cruche de bière. Aziru se leva en gémissant et je l'aidai à boire la bière syrienne qui est très épaisse. Ses cheveux étaient emmêlés et gris, et sa barbe avait été arrachée par les Hittites, si bien que des morceaux de chair manquaient à son menton. Ses doigts étaient broyés et ses ongles noirs du sang versé et ses côtes étaient cassées, si bien qu'il geignait en respirant et qu'il crachait du sang. Quand il eut bu à sa guise, il regarda la lampe et dit:

– Ah! que la lumière est douce et claire à mes yeux fatigués, mais elle dansera et s'éteindra une fois, comme la vie humaine. Je te remercie pour la lumière et la bière, Sinouhé, et je te ferais volontiers un cadeau, mais je n'ai plus rien, car les Hittites m'ont arraché jusqu'aux dents dorées que tu m'avais faites.