Le matin, quand Horemheb sortit de sa tente avec les princes hittites ivres en riant avec eux et en les tenant par le cou, je m'approchai de lui et je lui dis:
– En vérité, Horemheb, je t'ai rendu bien des services et je t'ai peut-être sauvé la vie devant Tyr en soignant ta cuisse blessée d'une flèche empoisonnée. C'est pourquoi rends-moi aussi un service et accorde à Aziru une mort sans infamie, car il est roi de Syrie et il s'est battu courageusement. Ta gloire n'en sera que plus grande, si tu le fais périr sans traitements infamants, et tes amis hittites l'ont déjà assez torturé pour le forcer à leur révéler ses cachettes de trésors.
Horemheb se rembrunit à ces paroles, car il avait déjà imaginé une foule de moyens habiles pour prolonger l'agonie d'Aziru et toute l'armée s'était réunie pour assister au spectacle, et on se battait pour les meilleures places. Horemheb n'agissait ainsi que pour procurer un divertissement à ses soldats et pour épouvanter toute la Syrie, afin que l'exemple terrible d'Aziru détournât quiconque de songer à une nouvelle rébellion. Je dois le dire à l'honneur de Horemheb, car il n'était pas cruel de nature, comme on l'a dit, mais il était soldat et la mort n'était qu'une arme entre ses mains. Et il pensait aussi que le peuple respectait davantage un souverain dur et cruel, et qu'il prenait la douceur pour de la faiblesse. C'est pourquoi il se rembrunit et lâcha l'épaule du prince Shoubattou et vacilla devant moi en se tapant la cuisse de sa cravache d'or. Il me dit:
– Sinouhé, tu es une épine dans mon flanc et je commence à me lasser de toi, car au contraire des gens raisonnables tu es amer et tu critiques avec aigreur tous ceux qui réussissent et parviennent à la richesse et aux honneurs, mais si quelqu'un tombe et dégringole, tu es le premier à le cajoler et à le consoler. Tu sais bien que j'ai convoqué de près et de loin les bourreaux les plus habiles, et l'érection de leurs appareils de torture a déjà coûté gros. Je ne peux pas au dernier moment priver mes rats de vase de leur divertissement, car tous ont supporté bien des peines et versé leur sang à cause de cet Aziru.
Le prince hittite Shoubattou lui donna une claque dans le dos en criant:
– Bien dit, Horemheb. Tu ne vas pas nous priver de notre plaisir, car pour qu'il soit complet pour toi aussi, nous avons évité de lui arracher les chairs, nous bornant à le pincer prudemment avec des étaux et des tenailles.
Mais Horemheb fut vexé de ces paroles peu flatteuses pour lui, et il n'aimait pas qu'on le touchât. C'est pourquoi il fronça les sourcils et dit:
– Tu es saoul, Shoubattou, et je n'ai pas d'autre but avec Aziru que de montrer à tout le monde le sort qui attend chaque homme assez fou pour se fier aux Hittites. Mais puisque nous avons passé cette nuit à fraterniser et que nous avons vidé quantité de coupes, je vais épargner ton allié Aziru et lui accorder une mort facile à cause de votre amitié.
Shoubattou fut vivement affecté par ces paroles, et son visage se tordit et pâlit, car les Hittites sont très susceptibles, bien que chacun sache qu'ils trahissent et vendent leurs alliés sans penser à l'honneur, dès que ceux-ci ne leur sont plus utiles et qu'ils peuvent retirer un profit en les trahissant. Du reste, c'est ainsi qu'agit chaque peuple et chaque souverain habile, mais les Hittites le font plus impudemment que les autres, sans se préoccuper de trouver des prétextes et des explications. Et pourtant Shoubattou se fâcha, mais ses compagnons lui mirent la main sur la bouche et l'emmenèrent, et il finit par se calmer après avoir vomi son vin.
Mais Horemheb fit amener Aziru et fut très surpris de le voir avancer la tête droite et fier comme un roi sous son manteau royal. Bien restauré par moi, Aziru marchait avec assurance et riait en se dirigeant vers le lieu de l'exécution et il criait des moqueries aux chefs égyptiens et aux gardiens. Son visage luisait de graisse et sa barbe était frisée, et par-dessus la tête des soldats, il interpella Horemheb:
– Hé, Horemheb, Egyptien crasseux, n'aie plus peur de moi, car je suis enchaîné et tu n'as plus besoin de te cacher derrière les lances de tes soldats. Approche-toi pour que je puisse essuyer le fumier de mes pieds à ton manteau, car vraiment je n'ai jamais vu de ma vie un camp plus foireux que le tien et je veux me présenter à mon Baal avec les pieds propres.
Horemheb fut ravi de ces paroles et il rit à haute voix et dit à Aziru:
– Je ne peux m'approcher de toi, car ta puanteur syrienne me donne la nausée, bien que tu aies réussi à chiper un manteau pour cacher ton corps foireux. Mais tu es certainement un homme courageux, Aziru, puisque tu ris de la mort. C'est pourquoi je t'accorderai une mort facile pour ma propre gloire.
Il envoya ses gardes du corps escorter Aziru et empêcher les soldats de lui jeter des bouses et de la boue, et les gardes donnèrent des coups de lance à tous ceux qui cherchaient à moquer Aziru. Ils amenèrent aussi la reine Keftiou et les deux enfants, et Keftiou était peinte et maquillée, et les enfants marchaient fièrement comme des fils de roi, l'aîné tenant le petit par la main. A leur vue, Aziru faiblit et dit:
– Keftiou, ma Keftiou, ma jument blanche, ma prunelle et mon amour. Je suis désolé de t'entraîner dans la mort, car la vie serait encore délicieuse pour toi.
Mais Keftiou lui dit:
– Ne te désole pas pour moi, ô mon roi, car je te suis volontiers dans le royaume des morts. Tu es mon mari et fort comme un taureau et je crois que personne ne pourrait me satisfaire comme toi. Et je t'ai séparé de toutes les autres femmes et lié à moi. C'est pourquoi je ne permettrais pas que tu ailles seul dans le royaume des morts, mais je t'y accompagne pour te surveiller et t'empêcher de te divertir avec d'autres femmes, car tu es certainement attendu par toutes les belles dames qui ont vécu avant moi. En vérité, je m'étranglerais avec mes cheveux pour te suivre, ô mon roi, car je ne suis qu'une esclave, mais tu as fait de moi une reine et je t'ai donné deux beaux enfants.
Aziru se réjouit de ces paroles et se gonfla de joie et il dit à ses fils:
– Mes beaux enfants, vous êtes nés fils de roi. Mourez en fils de roi, afin que je n'aie pas à rougir de vous. Croyez-moi, la mort n'est pas pire que l'extraction d'une dent. Soyez courageux, mes beaux enfants.
Ayant dit ces mots il s'agenouilla devant le bourreau et se tourna vers Keftiou et lui dit:
– Je suis dégoûté de voir tous ces Egyptiens puants autour de moi et je suis dégoûté de voir leurs lances sanglantes. C'est pourquoi dévoile-moi ta poitrine opulente, Keftiou, pour que je voie ta beauté en mourant et je mourrai aussi heureux que j'ai vécu avec toi.
Keftiou lui dévoila sa forte poitrine et le bourreau leva sa lourde épée et d'un seul coup il sépara la tête du tronc. La tête roula aux pieds de Keftiou, et le sang jaillit du cou et éclaboussa les deux enfants, et le cadet se mit à trembler. Mais Keftiou ramassa la tête d'Aziru et embrassa ses lèvres tuméfiées et caressa ses joues meurtries et serra la tête contre sa poitrine en disant à ses enfants:
– Dépêchez-vous, mes petits, suivez sans crainte votre père, mes chers enfants, car je m'impatiente aussi de le rejoindre.
Et les deux enfants s'agenouillèrent gentiment et l'aîné continuait à tenir le petit par la main, comme pour le protéger, et le bourreau leur trancha légèrement la tête. Puis, ayant poussé du pied les têtes coupées, il trancha aussi le cou blanc et gras de Keftiou d'un seul coup, si bien que tous eurent une mort facile. Mais Horemheb fit jeter les corps dans un fossé en pâture aux bêtes sauvages.