— Bon, alors commencez.
— Oui, major.
Se tournant vers les autres, Wilkie expliqua :
— Ce rocher de granit représente le sommet de la montagne, au-dessus de nous. Allez-y, Scheer.
Wilkie prit position derrière un projecteur Ledbetter. Scheer s’était déjà installé derrière un autre de ces appareils, spécialement équipé avec des viseurs et d’autres bricolages qu’Ardmore ne pouvait pas identifier. Scheer appuya sur un ou deux boutons et un mince rayon lumineux jaillit aussitôt.
S’en servant comme d’une scie, Scheer découpa une section du sommet du rocher. À l’aide d’un rayon combiné traction-pression, Wilkie la saisit et l’immobilisa en l’air un peu plus loin. À l’endroit où il venait d’être ainsi coupé, le rocher était plat et lisse comme un miroir.
— Voilà la base du temple, annonça Wilkie.
Déplaçant son projecteur au fur et à mesure, Scheer égalisa le bloc désormais plat à l’aide de son rayon. Il en fit un carré, qui formait le sommet d’une pyramide tronquée. Sur un des côtés, il se mit à tailler des marches :
— Ça suffit, Scheer, ordonna Wilkie. Faisons un mur. Préparez la surface.
Scheer manœuvra son projecteur. Aucun rayon n’apparut, mais la surface du bloc devint noire :
— Du carbone, annonça Wilkie. Du diamant industriel, probablement. Ce sera notre plan de travail. Allons-y, Scheer.
Wilkie rapporta au-dessus du “plan de travail” la portion de granit qui avait été détachée du bloc. Scheer en découpa un morceau qui se mit à fondre et se répandit sur la surface plate puis sur ses côtés, s’arrêtant à la base de la pyramide et prenant un éclat métallique blanchâtre. Tandis que cette nappe refroidissait, Scheer en saisit les côtés. Il se servit d’un rayon presseur comme d’un étau pour les maintenir fermement sur le bloc de granit, puis, à l’aide d’un autre rayon, il les releva perpendiculairement. Il obtint ainsi une sorte de boîte sans couvercle, faisant soixante-quinze centimètres de côté et trois de profondeur. Wilkie manœuvra pour pousser cette boîte à l’écart et la maintenir en l’air.
Ils recommencèrent l’opération mais, cette fois, ce fut une simple feuille et non plus une boîte qui fut fabriquée. Wilkie la mit de côté et reposa la boîte sur le piédestal, en disant :
— Et maintenant, on va farcir la dinde.
Il transporta le morceau de granit découpé au-dessus de la boîte ouverte. Scheer en découpa une partie qu’il abaissa dans la boîte avant de faire jouer un autre rayon dessus. Le granit fondit aussitôt, se répandant sur le côté inférieur de la boîte.
— Le granit est pratiquement du verre. Comme nous voulons du verre cellulaire, nous n’aurons pas besoin de transmutation pour l’obtenir, à part à la toute fin, pour créer les gaz qui vont le finaliser, expliqua Wilkie. Un coup de nitrogène, Scheer.
Celui-ci s’exécuta, et irradia le tout une fraction de seconde. On vit alors le granit bouillonner comme une sorte de potion à l’intérieur de la boîte, qu’il remplit à ras bords avant de se figer.
Wilkie transporta alors la feuille qu’il avait gardée en réserve, et la mit en suspension au-dessus de la boîte, pour ensuite la déposer plus ou moins correctement, à la façon d’un couvercle.
— Repassez-moi tout ça, Scheer.
La feuille chauffa au rouge et fut aplatie sur la boîte, comme par une main invisible, tandis que Scheer déplaçait son projecteur tout autour de l’ouvrage, manœuvrant son rayon pour bien souder la feuille partout. Quand ce fut fini, Wilkie mit la boîte ainsi remplie en équilibre sur un bord du piédestal. La laissant là, maintenue par le projecteur, Wilkie se dirigea vers un coin de la pièce, où une bâche recouvrait quelque chose.
— Pour nous entraîner et ne pas vous faire trop attendre, nous en avions déjà fabriqué quatre autres, expliqua Wilkie en écartant la bâche, découvrant ainsi une pile de panneaux-sandwiches semblables à celui qui venait d’être fabriqué sous leurs yeux.
Wilkie n’y toucha pas, mais à l’aide du projecteur, Scheer les prit un à un et s’en servit pour créer un cube, dont le piédestal formait le fond, et le dernier panneau fabriqué, un des côtés. Wilkie revint à son projecteur et l’utilisa pour maintenir les éléments du cube en place, tandis que Scheer en soudait chaque arête.
— Scheer est beaucoup plus précis que moi, dit Wilkie. Je lui confie tous les travaux difficiles. Bon, Scheer, maintenant, que diriez-vous d’une porte ?
— De quelle taille ? grommela le sergent, qui parlait pour la première fois.
— Réfléchissez. Vingt-cinq centimètres, ça serait bien.
Scheer émit un grognement et découpa une ouverture rectangulaire sur la face dominant le côté du piédestal où il avait commencé à tailler des marches. Quand il eut terminé, Wilkie annonça :
— Voilà votre temple, patron.
Du commencement à la fin des opérations, aucune main humaine n’avait touché le rocher, ni le cube qui en avait été détaché.
Au bruit des applaudissements, on aurait pu croire qu’il y avait bien plus de cinq personnes dans la pièce. Wilkie rougit de plaisir et le menton de Scheer en trembla d’émotion. Les autres firent cercle autour de la maquette.
— Est-ce que c’est chaud ? demanda Brooks.
— Non, répondit Mitsui. Je viens de le toucher.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire.
— Non, ce n’est pas “chaud”, le rassura Wilkie, pas avec le procédé Ledbetter. Tous les isotopes sont stables, jusqu’au dernier.
— Si j’ai bien compris, dit Ardmore en se redressant après avoir terminé son examen, vous avez l’intention de bâtir le temple directement à l’extérieur ?
— Y voyez-vous un inconvénient, major ? Bien entendu, on pourrait fabriquer ici, en bas, des petits panneaux qu’on transporterait ensuite là-haut pour les assembler, mais je suis sûr que ça nous demanderait autant de temps que de construire directement le temple sur place, à l’aide de grands panneaux. Et je ne serais pas sûr de réussir à assembler mon toit s’il était fait de petits éléments. Les panneaux-sandwiches comme ceux-ci sont les structures les plus légères, les plus solides et les plus rigides que nous puissions utiliser. C’est à cause du problème de votre fameux toit sans soutènement qu’on a imaginé ce système.
— Agissez comme bon vous semblera. Je suis sûr que vous savez ce que vous faites.
— Bien entendu, avoua Wilkie, le temple ne sera pas terminé aussi rapidement que ça. Là, vous n’en avez que le squelette. J’ignore combien de temps il faudra pour la décoration.
— La décoration ? fit Graham. Avec un édifice d’une aussi magnifique simplicité, vous n’allez tout de même pas en diminuer la beauté en le décorant ? Le cube est un des volumes les plus purs et les plus beaux.
— Je partage l’avis de Graham, déclara Ardmore. Vous avez là votre temple, tel qu’il devra être. Rien n’est plus imposant qu’un immense bloc aux lignes continues. Quand on a un résultat aussi beau dans sa simplicité, il faut éviter de le bousiller !
— Comme vous voudrez, dit Wilkie en haussant les épaules. Je croyais que vous vouliez quelque chose de sophistiqué…
— Mais c’est ça, la sophistication, répondit Ardmore. Cela dit, Bob, une chose m’intrigue. Remarquez, ça n’est pas une critique – ce serait comme critiquer la Genèse. Mais, dites-moi, pourquoi avez-vous pris le risque de sortir ? Pourquoi n’êtes-vous pas simplement allé dans une des pièces inoccupées ? Vous auriez pu retirer le revêtement du mur et utiliser votre couteau magique pour découper un bout de granit directement au cœur de la montagne, non ?
— Ça ne m’était pas venu à l’idée, répondit Wilkie, abasourdi.