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Un hélicoptère de patrouille volait lentement au sud de Denver. Le lieutenant panasiate qui le commandait consulta une carte-mosaïque aérienne récente et, d’un geste, ordonna au pilote de tourner sur place. Oui, c’était exact, il y avait bien un grand bâtiment cubique au flanc d’une montagne. Il avait été signalé par la mission cartographique du nouveau Royaume d’Occident du Céleste Empereur, et le lieutenant avait été envoyé enquêter sur place.
L’officier considérait sa tâche comme un simple travail de routine. Même si cet édifice ne figurait pas au cadastre de la région, il n’y avait pas lieu de s’en étonner. Le territoire fraîchement conquis était extrêmement étendu et les aborigènes, avec ce manque de discipline et de rigueur caractérisant les races inférieures, étaient incapables de recenser quoi que ce soit avec exactitude. Il faudrait probablement des années avant que tous les détails concernant ce nouveau pays sauvage aient été répertoriés et indexés, d’autant que ce peuple pâle et anémique offrait une résistance presque puérile aux bienfaits de la civilisation.
Oui, ce serait une entreprise de longue haleine, peut-être plus encore que l’assimilation de l’Inde. Le lieutenant soupira. Le matin même, il avait reçu une lettre de sa femme principale, l’informant que sa seconde épouse lui avait donné un enfant mâle. Devait-il demander à être reclassé comme colon permanent, afin que sa famille puisse venir le rejoindre, ou prier pour que cette permission, qui tardait tant à venir, arrive enfin ?
Mais c’étaient là des pensées indignes d’un homme au service du Céleste Empereur ! Le lieutenant se récita Les Sept Principes de la Race Guerrière et indiqua au pilote où il devait atterrir.
Vu du sol, l’édifice était beaucoup plus imposant ; c’était un gigantesque cube monolithique de deux cents mètres de côté. La façade devant laquelle il se trouvait brillait d’un éclat vert émeraude monochromatique, alors qu’elle n’était pas exposée au soleil. Il apercevait également une portion du mur de droite qui, lui, était doré.
Le corps expéditionnaire, composé d’une simple escouade, descendit de l’hélicoptère derrière lui, en file indienne. Un guide montagnard qui leur avait été assigné pour cette mission fermait la marche. Il s’adressa à ce Blanc en anglais, pour lui demander :
— As-tu déjà vu cet édifice ?
— Non, maître.
— Comment cela se fait-il ?
— C’est la première fois que je viens sur cette partie de la montagne.
L’homme mentait très certainement, mais le punir n’aurait servi à rien et le lieutenant préféra ne pas insister.
— Guide-nous ! dit-il.
Ils montèrent d’un pas régulier la pente raide en direction de l’immense cube auquel une volée de marches, plus larges que l’édifice lui-même, donnait accès. Le lieutenant hésita un bref instant avant de commencer à gravir l’escalier. Il éprouvait un vague malaise, un léger sentiment d’inquiétude, comme si une voix l’avertissait d’un danger imminent.
Il posa le pied sur la première marche. Une note claire se répercuta longuement dans le canyon et son sentiment d’inquiétude s’accrut au point de confiner à une panique irrationnelle. Il voyait que ses hommes éprouvaient la même sensation. Résolument, il gravit la seconde marche. Un nouveau son, différent du précédent, retentit sur les sommets.
L’officier continua de gravir posément les degrés, tandis que ses hommes le suivaient à contrecœur. Un largo majestueux et infiniment tragique accompagnait leur ascension, rendue pénible par la profondeur et la hauteur excessive des marches. À mesure qu’ils se rapprochaient de l’édifice, ils éprouvaient le sentiment croissant d’un désastre imminent, terrible et inévitable.
Tandis que le lieutenant montait, une colossale porte à double battant s’ouvrit lentement. Sous la voûte ainsi créée, apparut une silhouette humaine, un homme vêtu d’une robe vert émeraude descendant jusqu’au sol. Des cheveux blancs et une longue barbe conféraient à son visage une dignité empreinte de bienveillance. L’homme se dirigea majestueusement vers la plus haute marche et l’atteignit juste au moment où le lieutenant y posait le pied. Ce dernier remarqua avec un certain émoi qu’une auréole immatérielle brillait au-dessus de la tête du vieillard. Mais il n’eut pas le temps d’approfondir la chose, car, élevant sa main droite en un geste de bénédiction, le vieillard lui dit :
— La paix soit avec vous !
Et il en fut ainsi ! L’angoisse et la peur irraisonnées qui étreignaient le Panasiate disparurent comme si quelqu’un avait appuyé sur un interrupteur. Le lieutenant en éprouva un tel soulagement qu’il regarda ce membre d’une race inférieure – un prêtre, selon toute évidence – avec une cordialité réservée à ses égaux. Il se remémora les recommandations concernant les religions inférieures.
— Quel est ce lieu, saint homme ? demanda-t-il.
— Vous êtes sur le seuil du temple de Mota, Seigneur de tous, de toutes et de tout !
— Mota… Hmm…
L’officier ne se souvenait d’aucun un dieu ayant pareil nom, mais c’était sans importance. Ces larves avaient des milliers de dieux étranges. Les esclaves n’ont besoin que de trois choses : de la nourriture, du travail et leurs dieux. De ces trois éléments, leurs dieux sont la seule chose à laquelle il ne faut absolument pas toucher, si l’on veut que les esclaves demeurent soumis. Ainsi était-il dit dans les Préceptes de la Colonisation.
— Qui es-tu ?
— Je suis un modeste prêtre, premier serviteur de Shaam, Seigneur de la paix.
— Shaam ? Je croyais t’avoir entendu dire que Mota était ton dieu ?
— Nous servons le Seigneur Mota sous six de ses mille aspects. Vous le servez à votre façon, et même le Céleste Empereur le sert à la sienne. Moi, je suis dévoué au Seigneur de la paix.
Le lieutenant pensa qu’un tel langage confinait à la trahison, sinon au blasphème. Il était néanmoins possible qu’un même dieu ait plusieurs noms, et cet indigène semblait inoffensif.
— Fort bien, vénérable vieillard, le Céleste Empereur t’autorise à servir ton dieu comme tu l’entends mais, en son nom, je dois inspecter cet édifice. Écarte-toi.
Le vieil homme ne bougea pas d’un pouce, mais dit d’un ton de regret :
— Je suis désolé, maître, mais c’est impossible.
— L’inspection doit avoir lieu. Écarte-toi !
— S’il vous plaît, maître, je vous en supplie ! Il vous est impossible d’entrer ici. Sous ces six aspects-là, Mota est le dieu des hommes blancs. Il vous faut le prier dans votre propre temple, car vous ne pouvez pénétrer dans celui-ci. Seuls les fidèles de Mota peuvent y entrer, les autres sont immédiatement frappés de mort.
— Tu me menaces ?
— Non, maître, non… Nous servons l’Empereur, comme notre foi nous le commande, mais cette interdiction émane du Seigneur Mota lui-même. Si vous passez outre, je serai incapable de vous sauver.
— Au nom du Céleste Empereur, écarte-toi de mon chemin !
L’officier traversa résolument la large terrasse en direction de la porte, son escouade le suivant d’un pas lourd. À mesure qu’il se rapprochait de l’immense porte, le Panasiate sentait de nouveau la peur panique le saisir et croître en lui. Il avait l’impression qu’une main lui étreignait le cœur et il était obsédé par une folle envie de s’enfuir. Pour continuer d’avancer, il lui fallait faire appel à tout le courage fataliste qu’on lui avait inculqué. Au-delà de la porte ouverte, il vit un vaste hall désert, au bout duquel s’élevait un autel, imposant en lui-même, mais minimisé par les proportions monumentales de l’édifice. Les murs intérieurs émettaient chacun une clarté différente : rouge, bleue, verte, dorée. Le plafond était d’un blanc uni dont la perfection n’avait d’égale que celle du sol noir.