« Et malgré tout, nous avons avec votre espèce des relations passionnelles d’amour et de haine : Nous admirons et parfois nous envions le feu de vos émotions. Chacun de vous possède en lui un trait de violence que nous acceptons. C’est d’autant plus facile que nous sommes plus grandes que vous : sans arme, l’un des vôtres n’a que peu de chances de nous faire du mal. Et l’une des choses que nous aimerions faire serait d’interdire ce nivellement par les armes. Étant dépourvues de cet aiguillon de l’agressivité, nous ne pouvons nous permettre de vous laisser devenir physiquement nos égaux.
« Et il y a parmi vous des individus qui brûlent d’une telle vie intérieure que leur éclat nous éblouit. Les meilleurs d’entre vous surpassent les meilleures des nôtres. Nous le savons et nous l’acceptons. Et si aucun d’entre vous ne sera jamais aussi sensible que nous le sommes, nous avons appris que la sensibilité n’est pas tout. Nous avons bien des choses à offrir à l’espèce humaine. Certes, elle n’a jusqu’à présent témoigné qu’un intérêt fort mitigé mais nous gardons bon espoir. Mais vous nous apprendriez aussi des choses. Nous avons longuement essayé d’absorber votre feu en apprenant à vous connaître. Et puisque, en Gaïa, Lyssenko avait raison, nous essayons maintenant de vous intégrer en nous. Voilà pourquoi nous apprenons l’anglais. »
Chris ne l’avait jamais entendue parler si longtemps, ni avec autant de conviction, d’un sujet quelconque. Il avait cru tout savoir sur elle et se demandait à présent pourquoi, vu qu’en temps normal il n’était pas idiot au point de se croire capable de tout savoir sur n’importe qui. Il savait – et il lui en avait même fait la remarque – que sa manière de parler s’était graduellement améliorée depuis qu’ils se connaissaient. Maintenant, son vocabulaire le laissait souvent à la traîne. Quand il le fallait, elle était capable de s’exprimer dans la langue natale de Chris dix fois mieux que lui. Ce n’était pas cela qui le gênait : il savait qu’elle s’était d’autant plus révélée que sa confiance en lui s’accroissait et ce n’était que normal. Mais quelque chose d’autre le troublait.
« Je ne voudrais pas paraître brutal, mais il faut que je te pose la question : Est-ce la raison de toute cette histoire avec l’œuf ? Du lyssenkisme ?
— Je ne voudrais pas non plus paraître brutale, mais je ne te mentirai pas. Oui, c’est entré en ligne de compte. Mais je ne l’aurais jamais fait avec toi sans quelque chose de bien plus fort. Je parle de l’amour qui, pour autant que je sache, est l’unique émotion qui soit identique chez les hommes et les Titanides.
— Cirocco n’est pas de cet avis.
— Elle a tort. Je sais bien qu’usuellement l’amour est associé à la jalousie, la convoitise, et la territorialité chez les humains alors qu’il ne l’est jamais chez les Titanides. Mais cela ne rend pas l’émotion différente. C’est simplement que peu d’humains font l’expérience d’un amour qui ne soit pas teinté par ces autres sentiments. Tu peux m’en croire ; cela fait partie de ces choses que nous savons mieux faire que les humains. Les hommes depuis des millénaires écrivent et chantent sur la nature de l’amour et jamais ils ne sont parvenus à en trouver une définition qui satisfasse tout le monde. L’amour n’est pas un mystère pour nous. Nous le comprenons complètement. C’est par la chanson – et son amie proche : la poésie – que les humains ont su le mieux s’en approcher. C’est là l’une des choses que nous pourrions vous enseigner. »
Chris voulait bien le croire mais il restait ennuyé par une chose qu’il n’arrivait pas encore bien à définir. Elle lui avait expliqué comment elle pouvait tolérer ses crises de violence. Peut-être, simplement, était-ce qu’il ne parvenait pas à le croire, tout au fond de lui.
« Chris, veux-tu venir près de moi ? Je sens que je t’ai bouleversé et je n’aime pas ça. »
Elle dut remarquer son hésitation car ses yeux s’emplirent de larmes. Ils n’étaient qu’à un mètre l’un de l’autre et pourtant un gouffre s’était ouvert entre eux. Cela l’effrayait car, peu de temps auparavant, il s’était encore senti tellement proche d’elle.
« J’ai terriblement peur, expliqua Valiha. J’ai peur qu’en fin de compte nous soyons trop étrangers l’un pour l’autre. Tu ne me comprendras jamais et jamais je ne te comprendrai. Et tu dois me comprendre. Et moi aussi, je dois ! » Elle s’arrêta et se força au calme.
« Laisse-moi essayer encore. Je refuserai toujours d’abandonner.
« J’ai dit que les meilleurs d’entre vous sont meilleurs que nous.
« Je t’ai dit que n’importe laquelle d’entre nous peut le constater. Serpent, nouveau-né, s’en apercevra immédiatement, lorsqu’il te regardera. Je le vois, et je serais incapable de le décrire, même si j’avais lu un millier de dictionnaires. Quand apparaît l’un de ces hommes meilleurs, nous le remarquons. Mais si j’en rassemblais un groupe devant toi, tu serais bien en peine de dire ce qu’ils ont en commun. Ce n’est pas une qualité spécifique et ce ne sont même pas toujours des qualités identiques. Certains d’entre eux sont courageux et d’autres trouillards. Certains sont timides et d’autres effrontés. Beaucoup sont intelligents mais d’autres sont loin d’être des génies. Beaucoup débordent d’exubérance, savent mieux apprécier la vie et brûlent avec un feu plus éclatant que jamais. D’autres, pour des yeux humains, sont absolument soumis – comme tu l’es parfois – mais à nos yeux, la lumière continue de passer. Nous ne savons au juste ce que c’est mais nous voulons en avoir un peu, si c’est possible sans hériter pour cela de cette tendance à l’autodestruction qui est la plaie de votre espèce. Et quand bien même, tant sa chaleur est radieuse.
« Nous avons un chant pour cela. Il fait…» Elle le chanta, puis poursuivit tout de suite en anglais comme si elle sentait que le temps jouait contre elle, qu’une fois encore, elle ne parviendrait pas à l’atteindre.
« Traduit, cela donne, en gros : “Ceux-qui-pourraient-un-beau-jour-chanter”, ou plus littéralement : “Ceux-qui-savent-comprendre-les-Titanides”. S’ils le veulent, l’expression est un peu lourde, je le crains.
« Cirocco est un être de cette sorte. Tu n’as pas senti le centième de sa chaleur. Gaby l’était. Robin l’est. Une poignée de gens à Titanville. Le camp que nous avons traversé à Crios. Et toi. Si ce n’était pas le cas, je serais incapable de t’aimer plus qu’un caillou et je t’aime fabuleusement. »
« C’est une curieuse façon de voir les choses », se dit Chris. Puis : « Quelle coïncidence que tous les quatre nous possédions justement cette qualité si insaisissable. » Et, de nouveau : « N’a-t-elle pas honte, à son âge ?… mais, comment lui faire comprendre ?…»
Mais tout cela fut balayé par une sensation que Chris devait Plus tard décrire comme celle d’un homme en train de se noyer et qui voit en un instant défiler toute sa vie, ou peut-être comme l’expression de cet éclair de génie dont on parle tant – avec en corollaire cette remarque : « Comment ai-je pu rester un idiot si longtemps ? » – et qui, en fin de compte, pouvait le mieux se traduire par la compréhension soudaine qu’il l’aimait fabuleusement, lui aussi…