« Écoute, dit-il. Tout ce que je peux te dire, c’est que je suis désolé, aussi inadéquat que cela puisse paraître. Et merci de ne pas m’avoir tué.
— Pas besoin, et j’aurais préféré… en avoir moins fait. Enfin, tu vas mieux ; tu m’as prise de court. Maintenant, je sais à quoi ressemble un viol. »
Il grimaça. Et il avait pensé pouvoir être l’ami de cette femme. Il sentait retomber sur lui les ténèbres de la dépression.
« Ai-je dit quelque chose de mal ? »
Il la regarda en se demandant s’il pouvait être possible qu’elle plaisante, mais seule la préoccupation se lisait sur son visage.
« Je… peut-être que je vois, reprit-elle. Tu dois me croire quand je dis que je ne pensais pas qu’un homme pût avoir honte d’être accusé d’un viol. Je vois bien que c’est le cas, mais tu ne devrais pas. Je ne t’en tiens pas rigueur. Ce que je voulais dire, c’est que je comprends maintenant l’origine de la terreur qu’en ont traditionnellement mes sœurs. C’était effrayant de frôler la chose d’aussi près. Même en sachant que tu ne me ferais pas grand mal… Si je m’enferre, tu n’as qu’à me faire taire.
— Non, absolument pas. Je t’ai trompée la dernière fois. Comment savais-tu que je n’allais pas recommencer maintenant ?
— C’est Gaby que tu as trompée. Moi je t’aurais laissé ligoté. Et j’ignore comment j’en suis sûre. Mais je le sais.
— Et comment savais-tu que je n’allais pas te faire mal, ne pas…» C’était dur à dire, mais il se força.
« Ne pas aller plus loin que ce qui se passe d’ordinaire lors d’un viol, si tu veux. Comment savais-tu que je n’allais pas te battre, ou te mutiler ou même te tuer ?
— Je me trompais ?
— Non. Non, j’ai fait des choses terribles mais je n’ai jamais eu l’instinct meurtrier. Je suis bagarreur, mais seulement pour me débarrasser de celui qui m’ennuie. Une fois que je l’ai assommé, il n’a plus aucun intérêt. Et j’ai attaqué des femmes, au point même d’en violer effectivement une, une fois. Mais ce ne sont là – c’est du moins ce que l’on m’a dit – que des pulsions sexuelles instinctives normales qui s’expriment lorsque la conscience sociale est court-circuitée. Même dans les pires des cas, je ne suis jamais entré dans des rages homicides, je n’ai jamais éprouvé du plaisir à faire mal à quelqu’un. Si je blesse les gens, c’est en me frayant un passage.
— Je pensais bien que c’était quelque chose comme ça. »
Il avait encore autre chose à dire et c’était le plus difficile.
« J’ai pensé à une chose, reprit-il : si jamais nous étions atteints en même temps… tu comprends, mettons, dans des circonstances improbables, avec personne alentour pour te protéger ou pour me retenir… peut-être qu’alors… et sans le vouloir, je serais incapable de m’empêcher de…» Il se sentit incapable de terminer.
J’y ai songé, dit-elle d’une voix égale. Dès le moment où j’ai compris quel était ton problème, la possibilité s’est fait jour. J’ai décidé de prendre le risque ; sinon je ne serais pas ici. Comme tu dis, le risque est faible. » Elle se pencha et lui pressa furtivement la main.
« Ce que je veux que tu comprennes, c’est que je ne te considère pas comme responsable. Pas toi. Je suis capable de faire cette distinction. »
Chris la dévisagea un long moment et graduellement sentit une partie du poids qu’il portait disparaître. Il hasarda un sourire auquel elle répondit.
Leur destination était encore une fois le câble central vertical. En Crios, il était à trente-cinq kilomètres au nord de l’Ophion.
À la surprise générale, dès leur arrivée, Cirocco invita tout le monde à l’accompagner. Tôt ou tard, ils auraient bien fini par remarquer que l’expédition faisait toujours halte au milieu d’une région et il était inutile de cacher à quiconque sa visite à Crios.
Les Titanides ne voulurent pas venir. L’idée même les mettait à l’évidence mal à l’aise. Elles restèrent donc au soleil tandis que Cirocco guidait les trois humains dans la titanesque forêt de colonnes formée par les brins du câble qui émergeaient du sol. En son centre se trouvait l’entrée d’un escalier. C’était un édifice transparent qui ressemblait vaguement à une cathédrale mais sans les imposantes proportions des monuments du moyeu.
L’escalier descendait en spirale autour de l’invisible brin axial du câble central. La cage était assez large pour accueillir vingt personnes de front et sa hauteur atteignait cinquante mètres. Les lanternes étaient inutiles car le plafond était constellé de créatures volantes qui jetaient une lueur d’un orange rougeoyant.
Chris avait cru que Cirocco plaisantait en leur annonçant que l’escalier descendait sur cinq kilomètres. Mais c’était littéralement exact. Même avec une pesanteur d’un quart de g, il n’est pas question de descendre une telle quantité de marches sans faire de haltes. Ils en virent pourtant le bout. Chris était en meilleur état que prévu : mis à part ses chevilles quelque peu douloureuses, il se sentait en forme.
Ils débouchèrent dans une caverne d’une taille moins imposante qu’il ne l’avait imaginé. Après tout, c’était Crios, et même s’il n’était qu’une divinité vassale, Chris avait encore à l’esprit l’étonnante grandeur des quartiers de Gaïa.
Crios était un dieu souterrain, un troglodyte qui n’avait jamais vu et ne verrait jamais la lumière du jour. Son domaine avait l’odeur aigre des produits chimiques mêlés aux déjections d’un milliard de créatures et résonnait du battement de cœurs souterrains : C’était un dieu au travail, un ingénieur au service de Gaïa, un dieu qui travaillait dans la graisse qui empêchait le monde de gripper.
Ils se tenaient sur la surface horizontale qui ceinturait une structure cristalline en forme de sablier joignant le sol au plafond. La caverne avait un diamètre de deux cents mètres et s’ouvrait sur des passages à l’est et à l’ouest.
L’objet central était manifestement l’attraction principale. Il évoquait à Chris les machineries de l’industrie lourde sans qu’il pût dire pourquoi. Il imaginait fort bien que des métaux fussent fondus dans une structure telle que celle-ci, ou que de l’électricité y fût transformée. Il se demanda si Crios vivait à l’intérieur. Le cerveau proprement dit pouvait-il être si petit ? Ou peut-être n’était-ce là que l’appendice supérieur d’une plus vaste structure ; la chose était au centre d’un fossé circulaire large de vingt mètres et d’une profondeur insoupçonnable.
« Ne t’avise pas d’y plonger, l’avertit Gaby : c’est de l’acide chlorhydrique joliment concentré. Les choses sont programmées pour que nul n’entre ici – regarde comme ça a bien marché avec les Titanides –, mais l’acide est un ultime rempart au cas où.
— Donc, c’est bien Crios, là-devant ?
— En personne. On ne va pas vous présenter. Robin et toi vous restez près du mur en vous abstenant de tout geste brusque. Crios connaît la Sorcière et il me parlera parce qu’il a besoin de moi. Taisez-vous, écoutez et instruisez-vous. » Elle les regarda s’asseoir puis rejoignit Cirocco au bord des douves.
« Nous parlerons anglais, commença Cirocco.
— Très bien, Sorcière. J’ai demandé à te voir il y a 9,346 revs. Le manque d’efficacité commence à entraver le fonctionnement correct des systèmes. J’avais pensé déposer une plainte auprès de la Divinité des Divinités mais j’y ai sursis. »