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Ce lieu n’était rien d’autre qu’un vaste dortoir. Et un dortoir vétuste qui plus est : murs aux teintes pisseuses, peinture qui s’écaillait et, au bout du couloir, des gouttes de pluie tombaient sur le revêtement de sol crasseux à travers un carreau cassé. Ils avaient frappé à plus de quinze portes demeurées obstinément muettes et obtenu en tout et pour tout trois réponses négatives quand une quatrième s’ouvrit devant eux. Le visage qui s’encadra était mince, hâve, couronné d’une tignasse de cheveux si rouges qu’ils semblaient en feu. Surtout, il possédait, encadrés de cils roux, des yeux d’une pâleur telle qu’ils en paraissaient presque blancs. Une pièce remplie d’ombre derrière lui.

— Ouais ?

— Bonjour, vous vous appelez ? dit Kowalski.

Une lueur brève dans le regard délavé. De contrariété et de défiance.

— Et vous ? Vous êtes qui ?

Kowalski, qui n’attendait que ça, décocha son plus beau sourire.

— SRPJ de Toulouse, on peut vous poser quelques questions ? demanda-t-il en exhibant sa plaque.

— À quel sujet ?

Le rouquin n’avait toujours pas complètement ouvert sa porte. Kowalski tendit le cou pour jeter un coup d’œil par l’entrebâillement sans se cacher une seconde.

— On peut entrer ? Ou bien vous pouvez sortir dans le couloir, si vous préférez. Mais ouvrez grand cette porte, s’il vous plaît.

— Écoutez… On peut faire ça plus tard ? Je suis déjà en retard et je…

— FAIS PAS CHIER AVEC TON RETARD. OUVRE CETTE PUTAIN DE PORTE, GAMIN !

Servaz vit l’étudiant devenir encore plus pâle, s’il était possible avec une peau si blanche semée de dizaines de taches de rousseur. Il y avait dans son attitude quelque chose de fuyant et de dissimulé qui lui mit instantanément la puce à l’oreille.

— D’accord…

Le rouquin fit un pas dans le couloir. Une odeur familière s’enfuit aussitôt de la piaule obscure. Une odeur que le gamin portait également sur lui. Kowalski leva son visage. Ses narines se dilatèrent.

— C’est autorisé de fumer du shit dans les chambres ?

Il planta son regard dans celui de l’étudiant. Lequel s’assura rapidement qu’il n’y avait personne d’autre dans le couloir, puis baissa la tête et contempla ses pieds. Kowalski fixait la chambre plongée dans l’obscurité.

— Il est un peu tôt pour s’en rouler un, non ? Tu t’appelles comment ?

Servaz vit le rouquin respirer un peu trop vite.

— Cédric.

— Cédric comment ?

— Dhombres.

— Tu as quel âge, Cédric Dhombres ?

— Vingt ans.

— Et tu étudies quoi ?

— Médecine, troisième année.

Kowalski hocha la tête sans rien dire. Satisfait. Puis il sortit très lentement la photo à la manière d’un prestidigitateur qui va faire un tour.

— Regarde bien cette photo, s’il te plaît, Cédric Dhombres. Et surtout ne me balade pas, compris ?

— Ouais.

— Tu la reconnais ?

— Oui.

Servaz entendit son sang battre plus fort. Kowalski attendit la suite.

— C’est Alice.

— Alice comment ?

— Je sais pas… Alice… Elle est en lettres modernes, je crois. Sa piaule est là-bas.

Il désignait une porte vers le mitan du couloir.

— La 33 ou la 35 ?

— La 35. Celle d’à côté, c’est celle de sa sœur, Ambre. Elle est en médecine, comme moi.

Le silence, soudain. Leurs regards braqués sur le jeune homme, la pulsation de la pluie contre le carreau cassé, et des voix à l’étage inférieur, qui montaient par l’escalier.

— À quoi elle ressemble, la sœur ? s’enquit Kowalski d’une voix qui parut brusquement plus sourde, plus ténue, plus prudente.

— Elles se ressemblent beaucoup, mec. On dirait des jumelles, mais en fait elles ont un an de différence. (Le rouquin tapota la photo de l’index.) Même couleur de cheveux, même coupe, même silhouette, vous voyez ?

Puis, il sembla se rendre compte, tout à coup, à qui il avait affaire et de la tension qui régnait, et il les scruta l’un après l’autre.

— Pourquoi ? Qu’est-ce qui leur est arrivé ?

À 11 h 27, grâce au passe du gardien, lequel était rentré d’une course en ville, ils pénétrèrent dans la chambre 35.

La pluie dessinait des larmes sur les vitres. Un jour gris et triste éclairait la petite chambre avec douche. Kowalski entra sans bruit, Servaz sur ses talons.

En s’approchant de la fenêtre, ce dernier constata qu’elle avait vue sur le petit bois au sud de l’île et aperçut la lueur intermittente des gyrophares là-bas, entre les arbres, comme les étincelles d’un briquet dont la flamme refuse de jaillir. En se retournant, il avisa la photo présente sur le minuscule bureau : de toute évidence, Alice et Ambre. Effectivement, les deux sœurs se ressemblaient. Même blondeur, même visage étroit, mêmes grands yeux mangeant la figure… Jolies, sans l’ombre d’un doute. Quelque chose dans le regard, dans leur façon de fixer l’objectif attira toutefois son attention… Mais quoi ?

Kowalski, qui se penchait également sur la photo, la glissa dans un sachet transparent.

Servaz étudia ensuite le lit fait, la table de nuit. Il nota l’ordre strict, presque spartiate. Et comment Alice avait su tirer parti du moindre espace. Il s’efforça de respirer plus calmement, de refréner l’appréhension que lui communiquait cette chambre qui avait été occupée par une morte. Alice n’irait plus en cours, elle ne s’assoirait plus à ce bureau, elle ne rirait plus, ne bavarderait plus avec ses amies.

Sur le mur, un seul grand poster sur lequel était écrit :

ACHTUNG BABY,
IT’S U2 IN PARIS
MAY 07, 1992

Un groupe en concert. Servaz n’en avait jamais entendu parler.

Ils jetèrent un coup d’œil sous le lit, dans les tiroirs, mais sans s’attarder. Ils mèneraient une exploration plus minutieuse ultérieurement : l’urgence était ailleurs.

Ils ressortirent et passèrent à la porte suivante, devant laquelle les attendait le gardien, un petit bonhomme sec et chauve, aux sourcils noirs et broussailleux, avec des yeux minuscules en forme de bouton. Très noirs, les boutons. Ce furent eux qui les alertèrent.

— Regardez, dit le gardien.

Il désignait la serrure et le chambranle. Servaz aperçut des éclats de bois arrachés à celle-ci.

La porte était fracturée…

Contrairement à celle de sa sœur, la chambre d’Ambre était plongée dans la pénombre. Kowalski tourna l’interrupteur et ils s’attardèrent un instant sur le seuil. Elle était à l’opposé de celle d’Alice : un vrai chaos. Fringues, livres, cassettes, CD, cahiers jetés en vrac jonchaient le sol et le lit défait tandis que des feuillets couverts d’une écriture syncopée recouvraient dans le plus grand désordre le bureau et la table de nuit. Servaz aperçut une tasse transformée en cendrier, remplie à ras bord de mégots, dont certains tachés de rouge à lèvres, des bols pleins d’élastiques de couleur, d’épingles et de bijoux de pacotille, des jeans, des soutiens-gorge et des culottes abandonnés à même le sol, des bouteilles de bière vides… Alors que la chambre d’Alice ne sentait rien, celle d’Ambre empestait le tabac froid, le parfum et la bière. Les murs étaient presque intégralement recouverts de posters et de photos. Servaz lut des noms comme NIRVANA, GUNS N’ROSES, 4 NON BLONDES. Comme pour l’affiche dans la chambre d’Alice, ils lui étaient parfaitement étrangers, mais il était sûr que ses anciens coreligionnaires de la fac de lettres les auraient reconnus. Il inspecta les W.-C. Aperçut un long cheveu blond dans la cuvette.