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Il se retourna et faillit se cogner à Kowalski.

— Martin, dit celui-ci.

Kowalski le regardait fixement. Il brandissait quelque chose.

6.

Où le silence se fait

Ils franchirent la limite entre les départements de la Haute-Garonne et du Gers sous la même pluie compacte. En dépit des rincées qui cinglaient le pare-brise, la Renault 21 2 litres Turbo de Kowalski filait à une allure qu’auraient sûrement désapprouvée les représentants de la maréchaussée s’il s’en était trouvé un dehors.

— Alors, qu’en dis-tu ? l’interrogea son chef. Qu’est-ce qui s’est passé selon toi ?

Il prit le temps de réfléchir avant de répondre.

— Eh bien, à ce stade, ça peut être n’importe quoi… Un crime passionnel qui dégénère, un cinglé, ou bien elles étaient au mauvais endroit au mauvais moment…

— Ça a l’air plutôt prémédité, non ?

Martin acquiesça.

— Oui, les robes de communiante — il est sans doute venu avec…

— Sauf si elles sortaient d’une petite fête, objecta Ko en quittant la N124 pour une départementale, et qu’elles étaient déguisées. On n’a pas retrouvé leurs habits… Quoi d’autre ?

De nouveau, il réfléchit.

— Quelque chose ne colle pas.

— Explique…

— Il n’y avait aucun signe religieux dans les chambres. Rien. Pas une croix, pas une bible. Alors pourquoi ces aubes de communiante et cette croix en bois ? Pourquoi cette mise en scène ? Et puis la porte d’Ambre est fracturée, mais pas celle d’Alice…

— Peut-être que celui qui les a tuées était religieux, lui. Et qu’il désapprouvait leur conduite. Je veux que tu consacres tes prochains jours à cerner la personnalité des deux sœurs. À fouiller dans leurs vies. À trouver qui elles fréquentaient, ce qu’elles pensaient, les endroits où elles descendaient. Tu as remarqué la différence entre les deux chambres ?

— Oui. Celle d’Alice était très ordonnée. Presque trop. Celle d’Ambre un vrai bordel.

Ils roulaient à présent sur une route qui sinuait au milieu des collines noyées et Servaz vit la pluie avancer sur les champs en rideaux serrés, telles les lignes d’une armée de fantassins au XIXe siècle. Des fermes et des bosquets surgissaient et disparaissaient, engloutis par la grisaille. Pas âme qui vive. Kowalski opina.

— Le Gers, moins de trente habitants au kilomètre carré, dit-il. Si on pense que l’état de leurs chambres était un reflet de leurs personnalités, ça veut dire que les deux sœurs se ressemblaient physiquement mais pas forcément mentalement, non ?

Servaz savait que ce « non » à la fin de chaque phrase n’était pas une interrogation — son chef avait déjà un avis sur la question — mais une façon de l’encourager à poursuivre.

— Tu en déduis quoi ? demanda-t-il.

— Rien pour l’instant, répondit Ko. Tu l’as dit : c’est trop tôt.

Vingt minutes plus tard, ils entraient dans un village. Tout juste s’ils aperçurent un facteur dont la mobylette refusait obstinément de redémarrer sur la place de l’église, devant le monument aux morts. La pluie crépitait sur son ciré. Sous la capuche enfoncée jusqu’aux yeux, l’homme pivota vers eux et, pendant un instant, Servaz crut voir une face spectrale qui hurlait, avant que l’illusion d’optique ne se dissipe et qu’il constate que l’homme ne hurlait ni même ne les regardait. Cette hallucination — peut-être due à la pluie — distilla en lui un malaise. À la sortie du village, la route se divisa en deux et ils prirent à gauche. La maison des Oesterman était l’avant-dernière.

Ambre et Alice Oesterman. Dans la deuxième chambre, Kowalski lui avait montré le passeport qu’il avait déniché dans un tiroir.

Ils avaient appelé le rectorat pour obtenir l’adresse.

Sous les nuages boursouflés, le pavillon gris avait un aspect sinistre. Servaz se fit la réflexion que la plupart des maisons dans cette région avaient la même apparence. Pourquoi pas des façades pimpantes peintes en bleu, en jaune, en vert ou en rouge ? À l’âge de huit ans, il avait accompagné ses parents en Alsace et il avait été surpris par cette explosion de couleurs dans les rues. Des demeures qui semblaient tout droit sorties d’un conte d’Andersen.

Ils descendaient de voiture lorsque la pluie s’arrêta net. L’instant d’après, un rayon de soleil avait jailli d’entre les nuages et caressait leurs visages. Le portail grillagé et mangé par la rouille grinça quand ils le poussèrent. Ils remontèrent l’allée de gravier et pressèrent le petit téton d’acier de la sonnette. Servaz vit que les gouttières au bord du toit fuyaient et débordaient.

Une tête de cerf empaillée les accueillit dans le couloir de l’entrée, de même que deux visages inquiets.

— M. et Mme Oesterman ? dit Kowalski d’une voix qui ne trahissait rien.

— Oui ?

Le soleil dessinait un rectangle coupé en quatre par la croisée sur le plancher du salon et sur le tapis usé jusqu’à la trame. Une lumière qui ne laissait rien ignorer de la façon dont les visages des deux parents s’étaient affaissés en apprenant la nouvelle quelques secondes plus tôt. Celui de la mère, les yeux rougis et débordants de larmes, n’exprimait qu’une douleur insondable ; sur les traits sombres du père en revanche s’ajoutait la colère — une colère peut-être dirigée à la fois contre le meurtrier et contre l’institution policière qui avait été incapable de protéger ses filles.

Ils se tenaient serrés l’un contre l’autre, dans le canapé recouvert d’une couverture écossaise, les deux flics dans les fauteuils défoncés qui lui faisaient face, le bras du mari, du père passé autour des épaules de sa femme, mais on sentait que chacun était enfermé dans sa propre douleur. En un instant, une famille avait été saccagée, quatre vies brisées, ravagées de fond en comble, songea Servaz. Il n’en restait plus rien, sinon des morceaux qui jamais ne se recolleraient.

Tous deux avaient dans la soixantaine — ils avaient eu leurs filles tardivement — et Servaz imagina l’abîme qui devait exister entre eux. Le père devait avoir un visage jovial en temps normal, des yeux bleus un peu aqueux, un nez charnu et des favoris grisonnants, mais le chagrin le rendait méconnaissable. La mère était blonde et pâle et on devinait d’où les filles tenaient leur beauté ; elle tamponnait un mouchoir humide sur ses paupières gonflées, bordées de rouge, se mouchait dedans, et ses joues rebondies étaient griffées par la souffrance. Par intervalles, une crise de sanglots l’agitait et son mari la serrait un peu plus fort et la secouait légèrement, comme pour lui intimer de se reprendre, ce qu’elle faisait. Servaz n’avait jamais rencontré une douleur si énorme, si écrasante, sauf peut-être celle de son père au cimetière, à l’enterrement de sa mère — mais il avait dix ans alors, et le souvenir qu’il en gardait était flou, à part la sensation étrange qu’en cet après-midi ensoleillé où flottait le pollen des tilleuls il était le centre de toutes les attentions, que tout le monde voulait prendre dans ses bras et embrasser le petit garçon endimanché, sauf la seule personne contre laquelle il aurait voulu se presser, elle aussi enfermée dans sa douleur.