Il n’avait pas encore commencé sa lecture qu’il doutait déjà. Cela avait-il le moindre sens de se plonger dans ces pages ? À quoi s’attendaient-ils ? À trouver la solution au milieu ? Mais il fallait bien que quelqu’un s’y colle. Si le meurtrier s’était inspiré du roman, ce qui semblait à tout le moins être le cas, peut-être qu’ils pourraient remonter sa trace d’une manière ou d’une autre. Combien de librairies avaient vendu le livre dans la région ? Combien de bibliothèques le possédaient ? À en croire le libraire, La Communiante avait été un succès. Cela signifiait sans doute trop de lecteurs pour les passer tous en revue. Il débuta sa lecture. Au bout de deux pages, il se dit que ça n’était pas mauvais du tout, dans le genre économe. Moins ampoulé que celui des lettres, le style, même si ça manquait d’ambition. Il poursuivit alors que, en bas dans la rue, un ivrogne passait en chantant d’une voix avinée un air qu’il ne reconnut pas cette fois. Il n’était pas un spécialiste mais il y avait quelque chose dans l’écriture de cet auteur, se dit-il. Un fond de méchanceté, de morbidité et de perversité. Présent presque à chaque page. Corruption, dépravation, sadisme… Il se demanda si c’était ce qui avait plu aux deux adolescentes, à l’âge où la transgression, le dépassement de ses peurs, le besoin d’aller à l’encontre des valeurs parentales et d’être reconnu et aimé ont le même attrait irrésistible que la lumière pour le papillon. Alice et Ambre étaient-elles cela : des chrysalides devenues papillons et prenant leur essor ? Se cherchant et mettant à l’épreuve les interdits parentaux ? Après tout, sur des esprits aussi avides de nouveauté, les romans d’Erik Lang devaient exercer une attraction puissante.
Au point d’oublier toutes les règles de prudence ? À cet âge, la perception du risque était souvent faible et le diagnostic faussé par un sentiment trompeur de toute-puissance. Seigneur, tu parles comme un psy.
— Qu’est-ce que tu lis ? voulut savoir Alexandra en entrant dans la pièce.
Il lui montra la couverture. De toute évidence, elle n’en avait jamais entendu parler.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Un roman policier.
Elle se laissa tomber dans un fauteuil, jambes croisées par-dessus un accoudoir, balançant un pied nu aux ongles peints.
— Tu lis des romans policiers maintenant ?
— Pas des, un…
— Qu’est-ce qu’il a de particulier ?
— C’est très… tordu.
— Ohhh, tordu… un bon point pour lui…
C’est alors qu’il se rendit compte qu’elle avait bu. Quelque chose dans sa voix. De fait, elle avait un verre à la main. Le bout de ses ongles roses posés sur le verre était carré et souligné par une large bande de vernis blanc. Elle souriait comme si quelque chose dans ce qu’il avait dit l’amusait au plus haut point.
— Quoi ? fit-elle. Pourquoi tu me regardes comme ça ?
Il ne dit rien. Elle le fixait et il discerna une solennité nouvelle dans son regard.
— Margot dort ? demanda-t-il.
Elle acquiesça. Une légère rougeur sur ses joues, ses lèvres plus gonflées qu’à l’ordinaire.
— Je suis bourrée, admit-elle.
— Combien ?
— C’est le troisième.
Il lut l’invite dans ses yeux. Un rituel renouvelé chaque fois qu’elle rentrait d’un séjour un peu prolongé à l’étranger. Dans ces moments-là, elle se montrait aussi aguicheuse qu’une fille rencontrée dans un bar. C’était comme si, tout à coup, il avait une inconnue en face de lui.
Une inconnue qui le mettait mal à l’aise. Il se demandait parfois, sans s’y attarder, comment Alexandra se comportait pendant ses escales. Il savait qu’elle préférait la compagnie des hommes à celle des femmes, et qu’elle pouvait très bien aller au restaurant avec un type sans considérer que c’était la première étape vers le lit. Du moins était-ce ce qu’elle avait toujours prétendu.
Il savait aussi qu’elle avait des secrets. Bien plus de secrets que lui, en vérité. Cette dissymétrie les avait éloignés au fil du temps. Il les devinait à ses réponses évasives de retour de Hong Kong ou de Singapour. À ses contradictions. À de petits détails. Par exemple, le téléphone de sa chambre d’hôtel qui sonnait souvent occupé quand il l’appelait. Quand il lui posait la question, elle lui répondait coïncidence. Il ne croyait pas aux coïncidences. Était-ce le métier de flic qui avait commencé à déteindre sur lui ? Il hésitait à mettre un mot là-dessus. Mensonges. S’il avait un jour la preuve formelle, définitive, qu’Alexandra lui mentait, comment réagirait-il ? C’était une chose qu’Alexandra lui avait déclarée au début de leur relation : « Ne me mens jamais. J’ai le mensonge en horreur. Jamais je ne te mentirai, tu m’entends ? » Il se souvenait d’un temps où il avait tenu cette affirmation pour parole d’Évangile.
— À quoi es-tu en train de penser ? le sonda-t-elle avant de porter son verre à ses lèvres.
Il était presque vide. Ses yeux brillaient de plus en plus.
— À ton prochain voyage.
— Merde pour mon prochain voyage, dit-elle en se levant et en contournant la table basse pour s’approcher de lui.
Debout devant le canapé, elle se pencha sur lui et l’embrassa. Enfouit ses doigts dans sa chevelure. Elle avait le goût du vin blanc sur la langue. Elle releva son tee-shirt, attrapa ses mains à lui et les plaça d’autorité sur sa poitrine nue.
— La fenêtre est ouverte et on est devant, murmura-t-il, renversé contre le dossier du canapé. C’est les voisins qui vont être contents.
— Merde pour les voisins, répondit-elle en respirant plus vite.
Il savait que la possibilité d’être vue l’excitait. C’était son truc. Elle aimait être regardée. Elle défit les boutons de son propre jean, abaissa la fermeture Éclair tout en continuant de l’embrasser, prit la main de Martin et la glissa dans sa culotte. Elle commença à se masturber avec, la poussant toujours plus loin vers le fond de son slip.
Elle l’enjamba, les deux genoux plantés dans le cuir du canapé, penchée sur lui, à califourchon, sa main à lui toujours enfouie dans la chaleur de sa culotte. Elle ruisselait.
De sa main libre, Alexandra fourragea dans ses longs cheveux, caressa son crâne et gémit. Malgré l’inconfort de la position, il parvint à défaire la ceinture de son jean de sa main gauche, déboutonna maladroitement et fébrilement sa braguette et retira la main d’Alexandra de ses cheveux pour l’approcher de son sexe gonflé. Il la sentit résister — comme s’il avait l’intention de la poser sur une plaque électrique. Elle s’ouvrait pourtant, les doigts de Martin profondément enfoncés en elle. Il respira. Tira à nouveau avec douceur sur le poignet d’Alexandra.
— Arrête !
Elle s’était dégagée avec brusquerie, l’air agacée. Il refréna sa colère. Retira ses doigts. Même si elle avait toujours été assez égoïste dans l’amour, cela ne faisait pas si longtemps qu’elle ne le touchait plus, de quelque façon que ce soit. Et quand il essayait de s’occuper d’elle, la tête enfouie entre ses cuisses, elle l’attirait rapidement à lui pour qu’il la pénètre mais aussi, il le savait, pour mettre fin à l’expérience. La seule chose qui la rendait littéralement dingue, c’était ses doigts ou son sexe en elle. Elle exigeait la pénétration, toute forme de pénétration, comme une amazone.