Il allait dire quelque chose — son érection presque douloureuse diminuant peu à peu et ses doigts imprégnés de l’odeur d’Alexandra — quand un cri s’éleva. Margot. Son hurlement se transforma en un appel à l’aide. « Papa ! » Alexandra se redressa aussitôt, mais il la devança et la contourna en se levant.
— Laisse. Ces derniers temps, elle fait des cauchemars. C’est rien. Je m’en occupe.
En passant devant le grand miroir à l’entrée du couloir, sa mâle fureur pas encore éteinte, il surprit Alexandra dans le reflet. Elle avait posé son verre vide sur la table basse et sorti une cigarette d’un paquet. Elle regardait par la fenêtre, tournant le dos à l’appartement.
« Klas le classieux ». C’était le surnom du légiste à l’hôtel de police. Avec des variantes qui témoignaient de l’imagination des flics : « Klas le classique », « Klas l’inclassable ». Quand il n’était pas en blouse verte devant un cadavre, le patron du laboratoire de pathologie arborait des costumes croisés bien coupés, des chemises à poignets mousquetaire, des boutons de manchettes S.T. Dupont et des nœuds papillons en soie italienne. Manteau de laine de rigueur l’hiver et imperméable l’été. Tous griffés et fort coûteux.
Servaz et Ko le virent arriver sur le trottoir, son imper soigneusement plié sur l’avant-bras, un attaché-case en cuir noir à la main.
— Armani, dit Kowalski.
— Quoi ?
— C’est un petit jeu et une tradition. On parie sur la marque de la veste ou du costar. On lui pose la question à la fin. Celui qui trouve gagne un resto.
Servaz considéra le légiste qui approchait.
— Ralph Lauren, hasarda-t-il.
— Et l’imper ?
— Burberry.
— Facile.
— Bonjour messieurs, leur lança Klas en les dépassant pour pénétrer sous le porche du bâtiment. Vous initiez ce jeune homme à vos petits jeux débiles, Kowalski ? S’il vous plaît, ne le contaminez pas. Il a l’air encore relativement intelligent pour un flic.
— On a nos traditions, toubib, commenta le chef de groupe tout sourire sans s’offusquer.
— Si les gens connaissaient celles des étudiants en médecine et de leurs professeurs, personne ne serait assez fou pour donner son corps à la science, l’approuva Klas.
Ils franchirent une porte vitrée sur la droite, suivirent un couloir et entrèrent dans la jungle qui faisait office de bureau. Il faisait déjà chaud sous la verrière, malgré l’heure matinale. Klas posa son imperméable sur le dossier de sa chaise, retira sa veste et l’accrocha à un cintre, passa en revue ses plantes puis ouvrit un tiroir et en sortit un gros magnétophone à cassettes Philips.
— Allons nous occuper de ces jeunes filles, dit-il.
Ils entrèrent dans la salle par la porte à double battant et l’atmosphère changea. Servaz examina les paillasses et les tables roulantes recouvertes de flacons, tubes, bassins, pinces, scalpels, ciseaux, balances, les tuyaux d’arrosage qui attendaient par terre, avant de poser les yeux sur le centre de la pièce. Les corps d’Alice et Ambre avaient été préparés. Alignés sur deux tables d’acier, dans la lumière brillante qui ne laissait rien ignorer de leur nudité et de leur fragilité. Si les vivants ont des secrets, constata-t-il en pensant à Alexandra, les morts, eux, n’en ont plus guère pour le légiste. Analyses, prélèvements, examens visuels et palpations révéleront leur état de santé et, bien souvent, leur état mental, voire moral. Cirrhoses, hématomes, anciennes fractures ressoudées et cals osseux portant témoignage de coups et de mauvais traitements, vieilles cicatrices par impacts de balle ou arme blanche, scarifications et automutilations, somnifères, antidépresseurs, drogues, maladies vénériennes, lésions anales, traces d’asphyxie autoérotique, poumons goudronnés par plusieurs centaines de milliers de cigarettes, piqûres de seringue, liens, mauvaise hygiène de vie, malpropreté, déliquescence, folie, mort — rien ou presque n’échappe à l’œil du légiste. Rien sauf les sentiments, les émotions, les pensées — ce qui fait qu’un être humain a passé un moment sur cette Terre avant de disparaître.
Dans le long couloir, Kowalski avait tendu à Martin des pastilles mentholées et du Vicks pour les narines. En entrant, celui-ci comprit pourquoi. Les exhalaisons de sang frais qui flottaient dans la salle, mêlées aux émanations du formaldéhyde et des autres produits chimiques, constituaient un cocktail passablement rebutant.
À présent, alors qu’il la balayait du regard, il s’étonnait de n’être pas plus remué. Il se souvenait que son père avait été autopsié après son suicide. Bien entendu, personne ne lui avait demandé d’assister à l’autopsie. Klas disparut un moment. Quand il revint, il portait un tablier en plastique blanc sur une blouse verte, deux paires de gants passées l’une sur l’autre pour éviter toute blessure avec le scalpel et il sentait le savon antiseptique. Un jeune type l’accompagnait, revêtu de la même blouse, de lunettes et d’un masque chirurgical, une planchette avec des feuilles fixées par une pince dans une main, un stylo dans l’autre.
Klas posa le magnétophone au bord de la table d’autopsie, vérifia qu’il y avait une cassette à l’intérieur, rembobina et appuya sur la touche d’enregistrement.
— Autopsie d’Alice Oesterman, vingt ans, et d’Ambre Oesterman, vingt et un ans, annonça-t-il. Nous allons procéder à l’examen externe.
Il se tourna vers eux.
— Normalement, je devrais faire deux autopsies. Mais, puisque nous cherchons non seulement à déterminer les causes et les circonstances de la mort, mais aussi des similitudes et des différences entre les deux sœurs, on va avancer concomitamment — ce qui est, je ne vous le cache pas, une façon fort peu orthodoxe de procéder, messieurs.
Au cours des minutes suivantes, il détailla poids, sexe, corpulence, s’employa à scruter minutieusement les corps — à l’exception des têtes, qu’il examinerait plus tard — à la recherche d’ecchymoses, de plaies et d’anciennes cicatrices. Il inventoria les lividités (que, dans un accès de pédanterie ou par souci d’exactitude, il appela livor mortis), s’attardant sur leur répartition et leur aspect. Chaque fois qu’il trouvait quelque chose, il faisait signe à Kowalski qui prenait une photo à l’aide d’un Polaroid. Le légiste palpa doucement le cou d’Alice, en vérifia la mobilité.
Puis il passa à Ambre et Servaz évita soigneusement de regarder la masse informe qui avait remplacé le joli visage, un œil à peine entrouvert, l’autre disparu sous un amas de chairs tuméfiées. Le légiste décrocha ensuite une radio et les invita à s’approcher.
— Multiples traumatismes maxillo-faciaux, commença-t-il en présentant la radiographie dans la lumière. Fractures des os du nez avec atteinte de l’auvent nasal, déviation de la cloison nasale et irradiation aux structures adjacentes. Fractures mandibulaires. Multiples fractures de l’orbite. L’œdème facial est considérable. On constate de nombreuses lésions : ecchymoses massives, hématomes, plaies ouvertes… On a surtout une fracture de l’étage antérieur de la base du crâne, avec un important traumatisme crânien. Présomption d’hématomes intracrâniens, d’atteinte neurologique et d’hémorragie intracérébrale. L’ouverture du crâne nous en dira plus.
Servaz crut discerner dans la voix du légiste une ombre de colère. Peut-être Klas n’était-il pas aussi dépourvu d’affect qu’il le laissait paraître en fin de compte. Il reposa la radio, revint à Alice — dont il écarta les cuisses avec un geste plein de déférence. L’assistant lui tendit un objet en acier brillant dont ils comprirent très vite la fonction : un écarteur gynécologique. Klas mit l’instrument en place et braqua un petit crayon-lampe entre les jambes de la jeune femme.