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— Pas de traces de lésion vaginale, dit-il au bout d’une seconde.

Il fit pivoter le corps avec l’aide de l’assistant, les fesses orientées vers la lumière, et Servaz détourna le regard.

— À confirmer, mais pas de lésions anales non plus. (Il y eut un silence.) Voilà qui est intéressant, messieurs, dit soudain le légiste, et Servaz vit qu’il se tenait à présent entre les jambes d’Ambre, la lampe pareillement braquée vers ses organes génitaux.

Ko et lui se rapprochèrent à contrecœur. Klas fronçait les sourcils avec perplexité.

— On a la présence d’un hymen…

— Ce qui veut dire ? demanda Kowalski, qui connaissait déjà la réponse mais voulait l’entendre de la bouche du légiste.

— Vierge, même si certains hymens peuvent rester intacts après un coït complet… Ambre, pas sa sœur… Même dans le cas improbable où elle aurait eu un rapport sexuel, celui-ci a dû être unique et consenti… Là encore, je ne vois aucune lésion vaginale ni anale.

— Donc, c’est confirmé : pas de viol.

Servaz sentit le malaise grandir en lui. Vierge. Qu’est-ce que cela signifiait ? Ambre Oesterman avait vingt et un ans, elle lisait la littérature d’Erik Lang depuis l’âge de douze ans, entretenait avec lui depuis ses quinze ans une relation épistolaire qui — à en croire la tonalité des réponses — allait très loin dans la familiarité et l’intime. Elle était belle, sans nul doute courtisée, tandis que sa chambre d’étudiante, soit dit en passant, sentait l’alcool, le tabac, le parfum, était pleine de mégots qu’elle n’avait certainement pas fumés toute seule et ressemblait à un champ de bataille après une fête bien arrosée. Et malgré tout ça, vierge ? Pourquoi pas… Sauf que sa sœur Alice, la cadette, la plus ordonnée et la plus structurée des deux, ne l’était pas, elle. Rien ne collait dans ce tableau. Au lieu d’apporter un éclaircissement, l’autopsie ne faisait qu’épaissir le brouillard. Quelque chose nous échappe, se dit-il.

Klas passa encore en revue les yeux et les conduits auditifs avant de procéder à l’examen interne. Son premier geste consista en de profondes incisions dans les masses musculaires des bras et des cuisses, puis — quand il eut retourné le corps avec l’aide de son assistant — des fesses, des mollets et du dos, afin de mettre en évidence des marques sous-cutanées de lutte ou de coups.

Il se livra au même manège avec la deuxième victime, puis — les deux corps remis sur le dos — s’empara d’un nouveau scalpel. Pratiqua trois rapides incisions en forme de Y sur le torse d’Alice, des omoplates à la symphyse pubienne, donna quelques petits coups de scalpel supplémentaires, reposa l’instrument, et Martin le vit alors tirer d’un coup sec sur la peau — qui se détacha avec un bruit mou et répugnant — pour mettre à nu les muscles du cou et de la poitrine, la grille thoracique et le sternum, tandis qu’il repliait les grands pans de peau sur les côtés comme s’il ouvrait un manteau. Quand, à l’aide d’une pince, le légiste sectionna la langue en passant sous la mâchoire inférieure, puis la trachée, et enfin les cartilages de la cage thoracique avec des craquements sinistres et qu’il dégagea hors du torse une arborescence de viscères rosés — larynx, poumons, cœur… — comme s’il s’agissait d’un chapelet de saucisses, Servaz fonça en direction de la porte.

— Ça va ?

Trente minutes plus tard, dans le couloir, il fit signe que oui. Il reprenait ses esprits et la couleur était revenue sur ses joues. Kowalski l’informa que l’autopsie avait confirmé le scénario initial : Alice était bien morte de coups très violents portés à la nuque, avec traumatisme crânien et atteinte de la moelle épinière à la clef. Ambre avait été frappée à la face jusqu’à ce que mort s’ensuive. À moins que la mort ne fût survenue un peu après. La violence avec laquelle les coups avaient été portés témoignait de la fureur démentielle de l’assassin, mais — indépendamment de la question de la responsabilité pénale — tout homicide ne s’opérait-il pas aux limites de la raison et de la folie ? Cette fureur posait cependant question : elles n’avaient pas été violées… Alors, quel était le mobile ?

Il était 11 h 30 quand ils quittèrent l’institut médico-légal et rejoignirent le centre de Toulouse en voiture avant de s’attabler à une terrasse place du Capitole et de commander deux cafés. Il faisait déjà chaud et le ciel bleu pâle vibrait au-dessus des toits. Servaz s’assit et son regard tomba sur un journal abandonné.

L’OM roi d’Europe !

Il soupira. À la radio comme à la télé, et surtout dans les couloirs du commissariat, c’était devenu l’unique sujet de conversation. Qui se réjouissait de la suspension imminente des essais nucléaires britanniques, russes et américains ? Qui se souciait que le monde comptât, en cette année 1993, 70 000 vecteurs d’armes nucléaires, dont certaines prêtes à l’emploi en quelques minutes, braquées sur nos têtes en permanence pendant que nous prenions notre café, faisions l’amour ou parlions du dernier PSG-OM ? Personne. Mais la victoire de l’Olympique de Marseille sur le Milan AC en finale de coupe d’Europe était devenue une source intarissable d’anecdotes et de gloses pour la gent masculine du SRPJ, celui-ci s’étant apparemment métamorphosé en un gigantesque club de supporteurs, et il n’osait plus approcher de la machine à café, de peur de voir étalée au grand jour son ignorance de la chose footballistique.

Il tourna bruyamment les feuilles. Passa rapidement sur une brève : le club de foot de Valenciennes avait déposé plainte pour une tentative de corruption. L’article se trouvait en page 6 : « Deux étudiantes retrouvées mortes sur l’île du Ramier ». Il le parcourut rapidement. Le journaliste — Peyroles — s’en était tenu aux faits et n’avait ni brodé ni recouru à un ton exagérément dramatique. Un bon point pour lui. La croix était passée sous silence. Le reporter promettait toutefois des révélations prochaines, histoire sans doute de tenir ses lecteurs en haleine. La photo était floue — on n’y voyait que des troncs d’arbres, des silhouettes sombres de flics en tenue et de la pluie — et prise de trop loin pour qu’on distinguât les deux victimes. Bien. Mais cela n’allait pas durer. D’autres gratte-papier allaient monter au créneau et Peyroles lui avait davantage fait penser à un foxterrier fouineur et têtu qu’à un saint-bernard.

— Putain, quelle histoire, s’exclama Kowalski.

— Quoi donc ? fit-il par-dessus son journal, pensant que son chef faisait allusion à l’enquête en cours.

— Ça, dit Ko en montrant la première page.

— Ah, dit-il en retournant le journal pour la regarder.

— Je suppose que tu ne t’intéresses pas au football ? voulut savoir Ko avec un sourire.

— Pas le moins du monde.

— On n’a jamais eu une équipe comme celle-là, poursuivit le flic sans tenir compte de la réponse. Capable de mettre à genoux le Milan de Rijkaard, de Gullit et de Van Basten, la meilleure équipe au monde, à tous les coups. Deux demi-finales, deux finales et une coupe d’Europe, quel autre club français a fait ça, hein ? Quel autre ?

— Aucune idée.

— Désormais, la meilleure équipe du monde, c’est nous, fiston. Ouais… Elle a pas sa pareille dans les matchs internationaux et elle fait la pige à tout le monde. Un palmarès comme ça, on n’en reverra plus avant trente ans. (Kowalski lui donna une bourrade sur l’épaule et il en renversa son café sur le journal.) Bon… revenons à l’enquête, dit Ko, conscient de l’indifférence abyssale de son subordonné. Qu’est-ce qu’on a ?