— Deux filles frappées à mort près de la cité universitaire où elles résidaient. Pas de viol mais une mise en scène qui rappelle le roman d’un auteur dont elles étaient fans, répondit-il en portant à ses lèvres le peu de café et de sucre qui restait au fond de la tasse. Et des coups de fil anonymes aux parents.
Ko réfléchit.
— Mettons que le type les ait attendues dans ce petit bois. Il est planqué, disons, derrière un tronc. Elles passent devant lui. Il se précipite sur Alice qui ferme la marche et la frappe très violemment à l’arrière du crâne. Elle tombe inanimée, peut-être meurt-elle dans les instants qui suivent. Puis il se rue sur Ambre qui se retourne à ce moment-là et la frappe au visage. Ensuite, pour une raison inconnue, il s’acharne sur elle. Avant de revenir vers Alice et de l’achever.
— Il l’a frappée deux fois ? dit Servaz, surpris.
Ko prit le temps de terminer son café et d’allumer une cigarette.
— Trois, selon Klas. Sans doute pour s’assurer qu’il lui avait bien réglé son compte. Puis il les déshabille, probablement à la lueur d’une torche, et leur passe les robes de communiante. On n’a pas retrouvé leurs vêtements, il est vraisemblable qu’il les ait emportés avec lui — et qu’il soit venu avec un sac ou quelque chose comme ça…
— Avec quoi les a-t-il frappées ? Est-ce qu’on le sait ?
— Klas penche pour un objet large et plat. Il aurait utilisé tantôt le tranchant, tantôt le plat de l’arme. Pas une lame : le tranchant aurait pénétré beaucoup plus profondément. Plutôt un truc en bois…
— Un aviron.
— Possible. J’y ai pensé. J’ai envoyé Mangin et Saint-Blanquat vérifier les emplois du temps des membres du club d’aviron et voir si une rame a disparu.
— Il y a aussi cette histoire de croix…
— Ouais, fit Ko d’un air songeur.
— Il passe une croix autour du cou d’Alice mais pas à Ambre. Pourquoi ? S’il avait voulu respecter jusqu’au bout la mise en scène du roman, il aurait placé une croix autour du cou de chacune d’elles, non ? Et où s’est-il procuré ces robes ?
Kowalski l’observait intensément.
— Peut-être qu’il avait qu’une seule croix… Alice en avait une aussi à un moment donné mais on la lui a retirée… Tu as lu le roman ?
Il acquiesça.
— Oui. Page 150 : une jeune fille au pied d’un arbre, morte, habillée en communiante, avec une croix autour du cou — exactement la même mise en scène…
— Qu’est-ce que ça veut dire, d’après toi ?
Il réfléchit.
— Eh bien, il y a deux possibilités…
— Je t’écoute.
— La plus probable, c’est qu’on ait affaire à quelqu’un qui a lu le livre — et qui savait qu’Alice et Ambre étaient fans. Il a reproduit, à peu de chose près, ce qu’il a lu.
— Et ils les auraient tuées pour quelle raison ?
— J’en sais rien…
— Et l’autre ?
Il hésita.
— L’autre est plutôt… tirée par les cheveux.
— Accouche.
— C’est Lang lui-même qui a fait le coup.
— Et il serait assez con pour imiter un de ses livres, sachant qu’on va le retrouver dans la chambre d’Ambre ou d’Alice en même temps que les lettres qu’il leur a écrites ? Quel serait son mobile ?
— Je sais, ça ne tient pas debout.
Kowalski parcourut lentement la terrasse du regard avant de revenir à Martin.
— Sauf s’il se croit assez sûr de lui pour penser qu’on n’arrivera jamais à le pincer ou tout au moins à prouver que c’est lui. J’ai lu les lettres, ajouta-t-il.
— Et ?
— Ce Lang, il n’est pas net. Ces lettres… C’étaient des gamines, merde, quand il a commencé à leur écrire…
— Ou elles à lui, fit remarquer Servaz.
— Oui, enfin bref, il leur parlait comme à des femmes. Elles avaient quinze ans, putain ! C’est truffé d’allusions sexuelles… Par ailleurs, la correspondance court sur deux ans. Après, ça s’arrête brusquement. Soit qu’ils n’aient plus eu de contacts par la suite, soit qu’ils aient communiqué d’une autre façon…
— Tu en conclus quoi ?
Kowalski se pencha par-dessus la table et planta un doigt sur le formica.
— J’en conclus qu’il est temps d’aller rendre visite à Erik Lang.
— Sous quel prétexte ?
— Un meurtre inspiré par un de ses livres. Et il était en contact avec les filles. Ça devrait suffire.
Ils se levèrent. Ko laissa sur la table une pièce de dix francs.
9.
Où on dresse un premier bilan
Le domicile d’Erik Lang était situé sur les coteaux de Pech-David, au sud-est de la ville, dans la très chic commune de Vieille-Toulouse, parmi les greens et les bunkers.
Ils grimpèrent dans les collines pour l’atteindre, passèrent devant les bâtiments et les voitures du golf-club, roulèrent sur une route sinueuse bordée de barrières blanches, de belles maisons et de grands conifères. On se serait cru aux États-Unis. La route s’achevait sur une rotonde face aux pelouses mollement vallonnées du golf. Servaz aperçut des joueurs qui les arpentaient tranquillement au soleil, seuls ou en groupe. Le portail d’Erik Lang donnait sur la rotonde — la dernière propriété avant le golf. Elle était abritée des regards par de grandes haies qu’on avait laissées pousser de manière anarchique et qui formaient à présent une muraille impénétrable de plusieurs mètres de haut.
Sous ce ciel proto-californien, Servaz se dit que la formule « Pour vivre heureux vivons cachés » méritait d’être complétée : « Pour vivre heureux, vivons cachés et groupés. » Mais quelque chose dans la disposition des lieux, dans la taille impressionnante et l’épaisseur rebutante de cette haie — en vérité plus un bosquet qu’une haie —, lui fit penser qu’Erik Lang préférait se tenir à l’écart de ses semblables. Comme le portail était ouvert, ils jetèrent d’une pichenette leurs cigarettes, les écrasèrent et le franchirent à pied. Une allée en gravillons et terre battue conduisait à la maison. Au-delà des limites du jardin, la propriété était cernée de toutes parts par les fairways et les greens et Servaz se dit que c’était une façon fort pratique de tenir le voisinage à distance.
La maison d’Erik Lang témoignait de la frustration que doivent éprouver certains architectes en se conformant aux canons de la dernière mode en vigueur : du béton gris, des verrières en plans inclinés, des baies vitrées et, en contre-partie, des fenêtres à peine plus larges que des meurtrières. Une bâtisse haute, carrée, grise, un brin lugubre, mais qui avait dû coûter un bras à son propriétaire : assurément, Erik Lang avait d’autres lecteurs qu’Ambre et Alice. À moins qu’il n’eût d’autres sources de revenus.
Cyprès, ifs et pins ajoutaient une touche méditerranéenne. Une Jaguar Daimler Double Six rutilante était garée devant le garage, ses chromes lustrés lançant des éclairs dans la lumière. L’air sentait le jasmin et l’essence de tondeuse — celle que Lang lui-même était en train de pousser sur le gazon. Bien qu’il eût troqué le costume gris, la chemise Oxford bleue et la pochette à pois pour un pantalon en lin blanc, des sandales de plage blanches et un sweater bleu, Servaz reconnut l’homme sur la photo en quatrième de couverture de ses livres.