Tandis qu’ils marchaient dans sa direction et alors qu’il leur tournait le dos, arc-bouté sur son engin pétaradant, comme mû par un secret instinct il s’arrêta, coupa le moteur et fit volte-face.
Erik Lang les examina ensuite d’un air prudent et rusé par-dessus ses lunettes de soleil, et Servaz se souvint de l’impression qu’il avait eue en découvrant la photo du livre. Celle d’un type arrogant et insaisissable. Lang déployait une impeccable rangée de dents blanches devant l’objectif, mais son sourire n’atteignait pas ses yeux qui, sous les sourcils noirs étonnamment épais pour quelqu’un de son âge, demeuraient aussi inexpressifs qu’une porte de prison. La forme du sourire elle-même — commissures des lèvres mécaniquement relevées — évoquait plus une grimace, une moue blasée et indifférente, qu’un authentique sourire. La même expression qu’affichait Erik Lang ce jour-là, derrière ses lunettes de soleil.
— Il y a une sonnette, leur lança-t-il.
Kowalski exhiba sa carte et le sourire disparut. Lang passa une main dans son épaisse chevelure brune, courte et bouclée.
— Je suppose que c’est à cause de cet horrible assassinat, dit-il. J’ai lu l’article dans le journal.
— Double meurtre, rectifia Kowalski. C’est ça. Est-ce que vous auriez quelques minutes à nous consacrer ?
L’écrivain releva ses lunettes sur son front. Servaz lui donna la trentaine.
— Pourquoi ? Parce que ça ressemble à un de mes livres, c’est ça ?
— Parce que l’une des victimes l’avait dans sa chambre, et surtout parce que vous leur écriviez de bien jolies lettres, M. Lang.
Le romancier les considéra d’un air cauteleux.
— Bien sûr… C’est très désagréable d’être mêlé à ça… Je souhaite tout autant que vous que cette enquête avance vite. Quand je pense à ce qu’elles ont subi…
C’est très désagréable d’être mêlé à ça. C’était tout ce que le meurtre d’Alice et Ambre lui inspirait.
Lang les précéda dans la maison. L’écrivain les fit entrer dans un vaste séjour éclairé par plusieurs longues baies vitrées à travers lesquelles on pouvait suivre les évolutions des golfeurs. L’un d’eux tentait de s’extirper du piège de sable d’un bunker. Les canapés, la cheminée et les murs étaient blancs. Une guitare électrique appuyée contre un mur, un meuble télé noir contre un autre, avec un écran haute définition, un magnétoscope et une chaîne stéréo comprenant platine vinyle, lecteur de CD, tuner et lecteur de cassettes.
Pas le moindre livre en vue — le romancier devait les garder dans son bureau — mais un piano à queue et des partitions. Un air tzigane s’élevait en sourdine de la chaîne hi-fi — un violon tantôt sautillant et plein de trilles, tantôt mélancolique — et Servaz se souvint des origines hongroises de Lang.
Erik Lang les invita à s’asseoir et leur proposa un café. Servaz prêta l’oreille. Pas le moindre bruit ne montait de la maison. Kowalski dut se faire la même réflexion car, quand l’écrivain revint avec un pot en verre plein de café, il demanda :
— Vous vivez seul, M. Lang ?
— Oui, pourquoi ?
— Comme ça.
Erik Lang s’installa confortablement dans le canapé en face d’eux, croisa les jambes, sortit un paquet de cigarettes de son pantalon de lin blanc et en alluma une.
— En quoi puis-je vous être utile, messieurs ? s’enquit-il en remplissant les tasses, ronronnant et débonnaire, tel un matou qui fait patte de velours la plupart du temps mais sort les griffes sans prévenir.
— Vous les aimez jeunes, M. Lang ? dit Kowalski.
— Plaît-il ?
— Vous êtes marié ?
— Non.
— Les femmes… vous les aimez plutôt jeunes, n’est-ce pas ?
— De quoi parlez-vous ?
— Vous me pardonnerez d’avoir lu ces lettres… mais il s’agit d’une enquête criminelle et tout, dans ce que nous avons vu, nous ramène à vous.
Lang le considéra d’un air songeur derrière la fumée de sa cigarette.
— Je ne comprends rien… si vous éclairiez ma lanterne ?
— Eh bien, pour commencer, une mise en scène exactement semblable à celle de votre roman La Communiante…
— Oui. Quand j’ai lu cet article, c’est immédiatement ce que j’ai pensé, l’interrompit le romancier.
— Hmm. Et vous n’avez pas songé à appeler la police ?
Lang s’enfonça dans son siège.
— J’avoue que non. Je suppose que ça m’aurait traversé l’esprit tôt ou tard et que j’aurais fini par le faire. Mais vous avez dit, je cite : tout nous ramène à vous. Il y a donc autre chose.
— Oui.
— Je peux savoir ce que c’est ?
Ko lui lança un regard aigu.
— Non seulement la scène de crime ressemble à votre roman, mais, qui plus est, on en a trouvé un exemplaire dans la chambre d’Ambre Oesterman.
— La Communiante a connu un succès fulgurant, plus de six cent mille exemplaires, toutes éditions confondues, fit remarquer Lang calmement. Et c’est dans cette région qu’il a eu le plus de succès. La probabilité d’en trouver un exemplaire dans une maison par ici est par conséquent assez élevée.
— Mais Ambre Oesterman, ça vous dit quelque chose, pas vrai, M. Lang ?
L’écrivain se raidit.
— Je n’aime pas trop le ton que vous employez, commissaire.
— Inspecteur… Vous n’avez pas répondu à ma question.
Lang haussa les épaules.
— Oui, bien sûr, Ambre était une fan. Une vraie. Nous avons correspondu pendant quelque temps. Mais c’était il y a plusieurs années : il y a longtemps qu’on a cessé d’être en contact.
— Pourquoi avez-vous rompu le contact ?
Lang esquissa un demi-sourire plein d’arrogance. Les buissons noirs de ses sourcils — qui se rejoignaient presque au-dessus de l’arête du nez — dessinèrent un V.
— C’est le problème avec certains fans. Ils deviennent trop envahissants, ils veulent faire partie de votre vie, ils exigent une attention constante… Ils veulent être importants pour vous, ils estiment que le fait d’avoir lu tous vos livres leur donne certains droits.
— Vous avez bien peu de considération pour vos lecteurs, M. Lang. Que se passerait-il si demain tous ces gens arrêtaient de vous lire ?
La phrase ne parut guère du goût de l’écrivain.
— Détrompez-vous, inspecteur. Mes lecteurs, je les aime. Ce sont eux qui m’ont fait.
Arrête ton baratin, pensa Martin en promenant son regard sur les murs. Il le laissa errer sur les objets, les meubles, les cadres. Soudain, il sursauta et son regard revint en arrière. Il y avait une dizaine de cadres. Des photos en noir et blanc. Toutes de la même taille, environ 50 × 40. Dans un premier temps, il n’avait pas saisi ce qu’elles avaient en commun. Ce n’est qu’en revenant dessus qu’il comprit. Des photos de serpents… Tous les clichés avaient pour thème les reptiles, mais ça ne sautait pas aux yeux car certains étaient de très gros plans sur les écailles luisantes, sur un œil fendu d’une inquiétante fixité, sur une langue bifide, alors que d’autres représentaient une simple trace laissée dans le sable par le passage du reptile, ou encore le reptile tout entier — crotale, vipère ou cobra —, chacune de ces images absolument effrayante aux yeux de Martin, qui avait horreur des serpents et qui reporta son attention sur la joute verbale entre les deux hommes.