Выбрать главу

— Revenons à Ambre et Alice Oesterman, dit Kowalski. Comme je vous l’ai dit, M. Lang, j’ai lu les lettres que vous leur avez écrites… Celles que nous avons trouvées dans la chambre d’Ambre, dans la maison familiale, soigneusement dissimulées dans… la doublure d’un album photo — sans doute parce qu’Ambre ne tenait pas à ce que ses parents tombent dessus…

Il y avait comme une menace en suspens dans l’air. Lang plissa les paupières en écrasant sa cigarette dans un cendrier.

— Écoutez, inspecteur…

— Je n’ai pas fini. Comment vous dire, M. Lang ? Si je n’avais pas su à qui ces lettres étaient destinées, j’aurais pensé que le destinataire était une femme adulte, plutôt qu’une enfant.

— Ambre et Alice n’étaient plus des enfants.

— Mais pas encore des adultes… Vous écrivez toujours ce genre de lettres à vos fans de quinze ans ?

Une lueur de colère passa dans les yeux de Lang.

— Qu’insinuez-vous au juste ?

— Est-ce que vous avez déjà rencontré Ambre et Alice en personne ?

— Oui, bien sûr, plusieurs fois.

— En quelles occasions ?

— Dans des séances de signatures.

— C’est tout ?

— Non…

Kowalski haussa un sourcil pour l’inviter à poursuivre.

— … nous nous sommes aussi rencontrés ailleurs.

— Dans quel but ?

— Eh bien, bavarder… prendre un verre… échanger des points de vue…

— Échanger des points de vue ?

— Oui.

— Où ça ?

— Dans des cafés, des restaurants, des librairies… et même une fois dans un bois…

— Dans un bois ?

Servaz crut percevoir une hésitation dans la voix de Lang :

— C’était une de leurs idées… une sorte de défi qu’elles s’étaient lancé, je suppose. Comme on s’en lance à l’adolescence. Un jeu, quoi. Elles voulaient me voir dans un bois… à la nuit tombée…

Kowalski le regarda, effaré.

— Et vous avez accepté ?

Le petit sourire arrogant revint.

— Je trouvais l’idée stimulante…

— Stimulante ?

— Originale, si vous préférez. Drôle. Excitante… Mais n’allez pas vous méprendre…

— Rencontrer de nuit dans un bois deux adolescentes, vous trouviez ça excitant ?

Lang soupira.

— Je savais que vous alliez dire ça… Vous salissez tout. Et vous ne comprenez rien.

— Ah bon ? Expliquez-moi.

— C’étaient des jeunes filles très intelligentes, bien plus matures que la plupart des filles de leur âge. Elles étaient passionnées, sincères, émouvantes. Brillantes dans leurs analyses et certaines de leurs réflexions. Elles admiraient mes livres, cela allait même au-delà d’une simple admiration… À cet âge, l’impact d’un roman, d’un film ou d’une chanson est bien plus puissant qu’il ne l’est plus tard : souvenez-vous de vos premières émotions cinématographiques, souvenez-vous de vos premières lectures… C’était de… l’adulation… une sorte de culte qu’elles rendaient à mon univers, à mes romans… elles vénéraient mes livres…

— Et, par voie de conséquence, leur auteur…

— Oui.

— Et ça vous flattait.

— Non, je trouvais cela émouvant, touchant. Et important, si vous voulez savoir.

— Important en quoi ?

— Toute cette énergie, cet enthousiasme, cette… foi.

— Pourtant, ce n’étaient rien que des gamines.

Lang parut énervé par cette remarque.

— Je vous l’ai dit : elles étaient bien plus que cela. Il y a des adultes qui n’atteindront jamais leur niveau de compréhension.

Kowalski hocha la tête.

— Et ces rencontres n’ont jamais eu lieu ici, dans cette maison ?

— Jamais.

— Parlez-moi d’elles… Quel effet vous faisaient-elles ? Quels autres traits de caractère dominaient chez elles ?

Le romancier se calma un peu. Il réfléchit.

— Je vous l’ai dit : elles étaient très intelligentes. Très intuitives, vives. Mais avec quelque chose d’insaisissable, de mystérieux… Je n’ai jamais réussi à les percer à jour complètement, à les cerner tout à fait… Et puis, des traits de caractère qu’on retrouve chez pas mal d’adolescents : le goût du risque, la confrontation avec les idées des autres et en particulier avec celles des parents — elles détestaient leurs parents, elles leur reprochaient l’étroitesse de leur cadre de vie, l’endroit d’où elles venaient —, le besoin de provoquer aussi, de mesurer leur pouvoir de séduction…

— Elles ont essayé avec vous ?

— Bien sûr.

— Continuez…

— Je ne suis pas sûr que ça vous soit très utile, le tempéra Lang : ça fait des années que nous n’avions plus de contact. Je ne sais pas quelle direction elles ont prise entre-temps, comment elles ont évolué. Si elles ont pris toujours plus de risques, ou si elles étaient rentrées dans le rang. À cet âge-là, tout peut basculer d’une année sur l’autre.

— Vous êtes sûr que vous n’aviez plus aucun contact ?

— Je viens de vous le dire.

Kowalski se gratta la barbe.

— N’empêche que celui qui a fait ça s’est référé à votre livre, M. Lang. D’une manière ou d’une autre, vous n’étiez pas totalement sorti de leur vie…

— Comment ça ?

— Eh bien, que vous le vouliez ou non, vous êtes dedans jusqu’au cou.

Si l’effet escompté était d’impressionner Lang, le flic en fut pour ses frais. La petite grimace arrogante — mi-sourire mi-rictus — était revenue sur les lèvres de l’écrivain.

— Vous essayez de me foutre les jetons, c’est ça ? Laissez-moi vous dire qu’il en faut un peu plus. Vous avez quoi ? Un paquet de lettres et un bouquin ? Ça ne fait pas de moi un meurtrier…

Kowalski fixa Lang en silence pendant une seconde.

— Ça ne fait pas de vous un innocent non plus. Vous étiez où dans la nuit de jeudi à vendredi, M. Lang ?

— Ah, on en est là ?

— Simple question de routine. On la pose à tous ceux qui sont concernés de près ou de loin par cette affaire…

— Ici.

— Quelqu’un peut le confirmer ?

— Non. J’étais seul.

Lang se leva.

— Vous avez terminé ? Ou il y a d’autres questions ? Je suis attendu pour une partie de golf et je suis déjà en retard.

— Alors, vous n’avez pas loin à aller… On est près de tout ici, ajouta Kowalski.

Servaz se leva à son tour. Il vit les deux hommes se toiser en se serrant la main.

— Bon courage, inspecteur, dit Lang, du même ton qu’il aurait souhaité un bon match aux rugbymen du Stade toulousain.

Ils se dirigèrent vers la sortie. Au passage, le regard de Servaz effleura les peaux de serpent sur les murs. Il frissonna.

Vers 16 heures, après avoir déjeuné dans le centre, ils regagnèrent le SRPJ. Servaz avait oublié le déménagement. Une noria de types en salopettes portait qui des cartons qui des tables ou des chaises emballées dans du plastique à bulles, qui des lampes et des machines à écrire. Les déménageurs les regardèrent passer d’un air agacé : on avait sans doute dû leur promettre que les locaux seraient vides du vendredi soir au lundi matin — seulement voilà, personne ne pouvait prévoir que deux cadavres viendraient gâcher la fête. Les autres membres du groupe les attendaient dans leurs bureaux et Kowalski les rassembla pour faire le point. Ils découvrirent une salle de réunion dont on avait retiré le mobilier et ressortirent à la recherche des derniers sièges que les déménageurs n’avaient pas emportés.