— Et trouvez-moi un tableau ! gueula Kowalski.
On finit par en dénicher un déjà emballé. Ils déchirèrent le film à bulles et le ruban adhésif qui le recouvraient.
— Qu’est-ce que vous faites ? demanda un gros bras interloqué.
— Une urgence, répondit Mangin. On ne va quand même pas écrire sur les murs.
Ils placèrent leurs chaises en arc de cercle devant le tableau, dans la grande pièce vide, et Servaz pensa à une réunion des alcooliques anonymes. Kowalski inscrivit à l’aide d’un gros feutre :
Nuit 27 au 28 mai : AMBRE et ALICE assassinées
Découvertes par FRANÇOIS-RÉGIS BERCOT
Tuées par objet large et plat (AVIRON ?)
Pas de VIOL
Préméditation :
ROBES COMMUNIANTES passées post mortem
Une CROIX (où est la deuxième ?)
Mortes sur place
Présence dans bois de nuit : RDV ?
Avec QUI ? Assassin ? Autre ?
Appel à témoins
Mise en scène identique roman ERIK LANG
Correspondance avec Erik Lang (mineures)
Pas d’ALIBI
Ambre VIERGE
Porte Ambre fracturée
Appels anonymes aux PARENTS : attente numéro
— Quelqu’un a quelque chose à ajouter ?
Une conversation s’engagea que Servaz n’écouta pas. Il resta silencieux, les yeux fixés sur le tableau. Moins de quarante-huit heures s’étaient écoulées depuis le double homicide. L’enquête de voisinage avait été interrompue parce que la plupart des témoins potentiels — des étudiants qui rentraient chez eux le week-end — s’étaient éclipsés à la sortie des cours sans même passer par leurs piaules, qu’ils retrouveraient lundi matin, date à laquelle elle reprendrait.
Il y avait dans ce meurtre — ou bien était-ce parce que c’était son « premier » ? — quelque chose qu’il ne comprenait pas. Si c’était Lang qui les avait tuées, Kowalski avait raison : il fallait être stupide — ou fou — pour imiter un de ses propres romans en sachant que les flics retrouveraient tôt ou tard la correspondance qu’il avait entretenue avec les victimes. En dehors du fait que c’était une théorie passablement alambiquée. Et si ce n’était pas lui, quel était le sens d’un tel acte ? La folie ? Un fan cinglé et/ou jaloux de l’attention qu’il portait aux gamines ? Mais, selon Lang lui-même, il avait coupé tout contact avec elles depuis longtemps… Quelqu’un essayait-il de lui faire porter le chapeau ? Mais comment ce quelqu’un pouvait-il être au courant des lettres qu’Ambre gardait planquées dans son album photo ? Un petit ami pouvait l’être, songea-t-il, si Ambre ou Alice s’étaient confiées à lui… À supposer que Lang eût menti et qu’il continuât à voir l’une des deux, était-ce suffisant pour déclencher la jalousie et pousser quelqu’un au meurtre ? Il changea de position sur sa chaise métallique. Assurément, la jalousie était l’un des premiers mobiles en cas de meurtre non prémédité ou d’assassinat, non ? C’était une des choses qu’on leur apprenait à l’école de police.
— Martin, une idée ? lança Kowalski.
Tous les regards se tournèrent vers lui. Certains curieux, d’autres agacés ou ironiques. Bon, c’était le moment. Ou il se faisait étriller en direct et cela ferait sans nul doute la joie de certains collègues présents, ou sa théorie était validée et l’hostilité envers lui n’en serait qu’augmentée.
Il l’exposa.
Le silence qui suivit, même s’il ne dura que deux secondes, lui parut interminable. Il s’interrogea soudain sur ce qui s’était dit pendant que ses pensées vagabondaient. Craignit d’avoir répété à peu de chose près les échanges qu’ils avaient eus.
— Intéressant, dit finalement Kowalski.
L’espace d’un instant, il crut que le chef de groupe se payait sa tête. Mais non, il était on ne peut plus sérieux.
— Intéressant, répéta-t-il.
Ce qui — dans sa bouche — équivalait à des louanges.
— Martin, je veux que tu creuses dans la vie d’Alice et Ambre. Elles étaient jolies, intelligentes, et elles dormaient dans une cité U pleine de filles et de garçons de leur âge. Elles ont forcément noué des relations, forgé des amitiés. Et la question se pose de savoir pourquoi Ambre était restée vierge.
Il entreprit de noter ces dernières questions sur le tableau :
Lang vraiment ROMPU tout contact ?
Copain jaloux ?
Fan ?
Le reste de la réunion se passa en discussions logistiques et répartition des tâches. Quelqu’un demanda comment on allait faire pour rédiger les rapports puisque les machines à écrire étaient déjà parties boulevard de l’Embouchure.
— Même pas sûr qu’on retrouve nos bureaux, paraît que c’est grand, là-bas !
Il y eut des rires et l’atmosphère se détendit un peu. Mais en surface seulement. Servaz remarqua combien tous avaient l’air préoccupés. Ce n’était pas tous les jours qu’on se trouvait confronté aux cadavres de deux jeunes filles habillées en communiantes : deux gamines massacrées dans un bois, cela relevait de l’incompréhensible ; cela obligeait l’esprit à s’aventurer sur des rivages dont chacun savait qu’il ne reviendrait pas complètement indemne. Là, dans cette pièce, tandis que le soir descendait, ils avaient tous conscience qu’ils s’avançaient dans l’inconnu.
— C’est samedi soir, lança Ko. Si certains ont envie d’aller se mettre sur le toit, ils ont ma bénédiction. J’ai juste besoin de deux personnes jusqu’à lundi.
Martin pensa à Alexandra, à Margot, à tous ceux qui allaient sortir ce soir profiter de la douceur de ce dernier samedi de mai, il ressentit un pincement de culpabilité. Puis il pensa à Alice et Ambre et il leva la main. Il surprit un ou deux sourires moqueurs. Mangin l’imita.
— Merci, dit le chef de groupe.
Il retourna dans son bureau. Sa table de travail et son téléphone étaient encore là ; il décrocha le combiné et composa le numéro de son domicile, mais tomba sur le répondeur. Marcha jusqu’au bureau de Mangin.
— Putain, y a plus de distributeur de boissons, dit celui-ci. Comment on va faire pour tenir jusqu’à lundi ?
— Qu’est-ce que vous avez trouvé d’intéressant dans les chambres des filles à la cité U ? demanda Martin sans commenter cette question pleine de bon sens.
— Pas grand-chose. Quelques photos…
— Je peux voir ?
Mangin sortit un sachet pour pièces à conviction d’un tiroir. Une liasse de clichés à l’intérieur. Servaz ouvrit le sachet, prit les photos et les parcourut rapidement. Puis il recommença et examina soigneusement chaque cliché, s’attardant sur certains. Un détail avait retenu son attention. Sur plusieurs photos de groupe, un visage revenait.