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— Cette fille-là, dit-il en pointant l’index, elle a l’air d’être proche des deux sœurs.

— Possible, fit Mangin.

— Je peux la garder ?

— Pas de souci, dit son collègue. Franchement, ça t’emmerde pas, toi, de déménager ? Putain, ils nous envoient aux Minimes !

Servaz sourit. Le nouveau siège du SRPJ se dressait à deux kilomètres à vol d’oiseau de l’ancien, au bord du canal du Midi, au sud du quartier des Minimes — qui devait son nom à l’installation d’un ordre religieux au Moyen Âge —, mais, dans la bouche de Mangin, ça ressemblait à une déportation dans les camps de travail forcé de l’Union soviétique.

— Ko m’a demandé de me pencher sur la vie des victimes. Je peux aussi avoir tes notes ? Celles que tu as prises sur leurs chambres.

— Pas pu les taper vu qu’on n’a plus de machines à écrire. C’est illisible.

— J’essaierai de déchiffrer.

Mangin lui refila son bloc-notes.

Il quitta le SRPJ à 10 heures du soir. Il n’avait guère avancé. Il avait passé plusieurs coups de fil — au rectorat, à la fac de médecine, à celle de lettres — mais on était samedi et il n’avait obtenu que des interlocuteurs incapables de lui fournir des réponses satisfaisantes. Il faudrait attendre lundi. Seuls les parents d’Alice et Ambre avaient répondu à ses questions concernant leurs filles, mais il avait soigneusement évité les plus dérangeantes — même s’il devrait sans doute se résoudre à les poser plus tard.

Les réverbères étaient allumés mais la soirée encore étouffante. Il fit le chemin à pied, dans la nuit chaude, passant devant les terrasses illuminées des restaurants, où se mêlaient bruissements des conversations, cliquetis des couverts, rires et grondements des voitures. Il songea que deux mondes coexistaient sans se mêler, comme l’huile et l’eau : celui de la vie, de l’insouciance, de la jeunesse et de l’espoir ; et celui de la maladie, de la souffrance, du déclin et de la mort. Tout un chacun, tôt ou tard, était amené à connaître les deux, mais certaines professions — infirmières, pompiers, pompes funèbres, flics… — passaient chaque jour de l’un à l’autre. Soudain, il se demanda comment il serait dans vingt ans, dans trente ans, s’il continuait d’exercer ce métier.

Il fuma une cigarette sous le platane desséché qui se dressait devant la façade de son immeuble, entre deux réverbères, l’écrasa du talon, salua une voisine qui sortait son chien et regarda les fenêtres du troisième étage. Pas de lumière. Pourtant, il n’était pas tard. Une lune famélique s’accrochait au bord du toit, comme un ballon retenu par un fil.

Il délaissa l’ascenseur et emprunta l’escalier, sortit la clef de sa poche et déverrouilla la porte aussi silencieusement que possible. Actionna l’interrupteur du couloir au moment précis où la minuterie du palier s’éteignait. Il fut dans le noir pendant une demi-seconde, eut l’impression d’entendre un bruit provenant du fond de l’appartement et appela :

— Alexandra ?

Pas de réponse. Il se souvint qu’elle n’avait pas répondu non plus quand il lui avait téléphoné. Elles étaient sorties… Pour aller où ? Il venait de refermer derrière lui quand le bruit se reproduisit et il sentit un courant d’air lui caresser la nuque.

Il prêta l’oreille, mais n’entendit plus rien. Alexandra avait dû laisser une fenêtre ouverte pour permettre à la fraîcheur de la nuit d’entrer et de tempérer les pièces. L’appartement était une étuve. Dans la lumière crue du plafonnier, il vit le mot posé sur la commode, dans l’entrée.

Le prit.

On passe le week-end chez ma sœur, on sera de retour demain.

Pourquoi Alexandra ne l’avait-elle pas appelé au poste de police ? Pour le pousser à bout ? Pour lui envoyer un signal ? Lequel ? Mais peut-être l’avait-elle fait et s’était-il trouvé ailleurs quand le téléphone avait sonné dans son bureau. Il aurait dû essayer de la joindre plus tôt…

Mais il ne l’avait pas fait.

Il était 8 heures dimanche matin quand le téléphone dans le salon le réveilla. Servaz l’entendit du fond de son lit. Il était en nage, il se souvenait d’avoir rêvé mais pas du rêve lui-même. Il bondit hors du lit et courut vers le living tandis que la sonnerie insistait. Elle déchirait le silence de cette matinée dominicale, un des rares matins où il n’y avait aucun bruit dans l’immeuble sauf parfois — en représailles à une fête qui s’était prolongée trop avant dans la nuit — quelques coups de perceuse vindicatifs.

La veille, il avait laissé la fenêtre ouverte pour faire descendre la température, mais un orage avait éclaté à l’aube et il pleuvait à présent dans le salon. Il décrocha, dit « une seconde », reposa le combiné et referma la croisée, pieds nus sur la moquette détrempée, non sans laisser un instant la fraîcheur de la pluie caresser sa poitrine nue.

— Qu’est-ce qui se passe ? s’enquit Alexandra.

— Hmm, rien. J’avais laissé la fenêtre ouverte et il pleut. Comment va ta sœur ?

— Toujours pareil. J’ai une sœur qui, à quarante ans, ne s’intéresse qu’à son ménage, à son foyer et à son connard de mari, c’est à désespérer.

— Pourquoi être allées passer le week-end chez elle dans ce cas ?

Un silence au bout du fil, suivi d’un soupir.

— Primo, parce que c’est quand même ma sœur et que je ne l’ai pas vue depuis six mois. Deuzio, parce que Margot adore la maison et surtout la piscine et que grand-père est là… Et tu sais combien Margot aime son grand-père… Tout le monde te salue, à propos. Tertio, parce que tu n’étais pas là…

Parce que Margot adore la maison et surtout la piscine et que grand-père est là… Il fut fouetté par l’injustice du sous-entendu. Était-ce sa faute si son propre père s’était foutu en l’air avant d’avoir connu ses petits-enfants ? S’il avait hérité d’une ancienne ferme à moitié délabrée et s’il n’avait ni frère ni sœur aux affaires florissantes ? Il eut envie de dire que le seul mérite de sa sœur était d’avoir su mettre le grappin sur un beau parti, mais c’eût été se tirer une balle dans le pied.

Au-dehors, le tonnerre roulait dans le ciel livide et la pluie rinçait les rues. Ils échangèrent quelques paroles sans le moindre enthousiasme et il raccrocha. Son biper retentit presque aussitôt. Il composa le numéro du service.

— Servaz ? rugit Kowalski.

Ce n’était plus Martin. Il avait déjà remarqué que l’emploi alternatif du prénom et du patronyme était le baromètre des humeurs du chef de groupe.

— On a reçu un coup de fil anonyme sur le numéro dédié aux appels à témoins. Rapplique. Fissa !

10.

Où on est pris au piège

La pluie noyait la ville sous un rideau sale, opaque et tiède quand Servaz quitta le parking souterrain de son immeuble. Le Pont-Neuf étant en sens interdit, il franchit la Garonne plus au sud, sur le pont Saint-Michel, remonta les allées Jules-Guesde jusqu’au Grand Rond puis mit cap au nord. Deux camions de déménagement compliquaient considérablement la circulation dans la rue du Rempart-Saint-Étienne et des abrutis s’acharnaient sur leurs klaxons comme s’il s’agissait de buzzers dans un jeu télévisé ou s’ils avaient le pouvoir de faire léviter les poids lourds de vingt-quatre tonnes.