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Il se gara en amont de la rue et finit le trajet à pied. En été, le climat, ici, était à l’image des habitants — exubérant, démonstratif et peu porté sur les nuances. Aussi lui fallut-il moins de cent mètres pour être trempé et, quand il pénétra dans l’hôtel de police, il avait tout du clébard mouillé. En émergeant de l’ascenseur, il constata que le déménagement était bien avancé : les couloirs avaient été entièrement vidés, de même que les bureaux.

Il gagna celui de Kowalski. Mangin était déjà là. La pièce était nue à l’exception d’un téléphone posé par terre.

— Tu es là, dit Ko. On va pouvoir se répartir les tâches. Tu te souviens du rouquin qui nous a ouvert sa porte à la cité U ?

— Celui qui fumait autre chose que des cigarettes ?

Kowalski opina. Une ride soucieuse barrait son front.

— Un type nous a appelés. Appel anonyme. Selon lui, notre rouquin, Cédric Dhombres, étudiant en troisième année de médecine, aurait été au centre d’un mini-scandale impliquant Ambre Oesterman. En travaux pratiques d’anatomie, elle faisait partie, avec une autre fille, d’un groupe de trois auquel appartenait également notre rouquin. Elle se serait plainte des commentaires déplacés à caractère sexuel que le garçon aurait faits pendant la manipulation des cadavres, ainsi que de plusieurs attouchements furtifs. L’autre fille a confirmé. Après ça, Dhombres a été changé de groupe. Le truc serait quand même remonté assez haut, jusqu’au directeur ou quelque chose comme ça, et même s’il n’y a pas eu vraiment de suites, le bruit s’est répandu et Dhombres est devenu la risée des autres étudiants de troisième année. Il y aurait eu des graffitis insultants sur sa porte et du… hmm… sperme dans sa boîte aux lettres… — celles des étudiants sont dans le hall.

— Du sperme dans… ? répéta Mangin.

— Me demandez pas comment le type qui a fait ça s’y est pris, s’il a amené son yaourt dans une éprouvette ou s’il s’est directement secoué la nouille dans la boîte aux lettres — ce qui, en dehors du fait qu’il est préférable de choisir une heure tardive, exige une faculté de concentration assez exceptionnelle.

Kowalski leur décocha un clin d’œil.

— Bref, toujours selon notre correspondant anonyme, Dhombres nourrissait une haine tenace contre Ambre Oesterman.

— Au point de la tuer et de tuer aussi sa sœur ?

— Peut-être qu’il voulait juste leur donner une leçon et que ça a mal tourné, peut-être qu’il a frappé un peu trop fort, suggéra Mangin. Après, il n’avait plus vraiment le choix, il lui fallait aller jusqu’au bout.

Servaz repensa à l’attitude du jeune homme quand il avait ouvert, ce je-ne-sais-quoi de fuyant et de dissimulé qui leur avait mis instantanément la puce à l’oreille. Est-ce que c’était seulement dû à la peur d’être pris en train de fumer un joint ? Et qui était ce correspondant bien intentionné qui avait vendu la mèche ?

Au sol, le téléphone sonna. Kowalski se plia en deux et le souleva avec son fil tout en décrochant.

— Vous en êtes sûr ? dit-il après un moment. Très bien… Merci ! On arrive… Désolé de vous emmerder un dimanche.

Il raccrocha et reposa l’appareil par terre.

— C’était le gardien. Il a cogné à la porte de Dhombres sans obtenir de réponse. On est dimanche, il est sans doute en train de dormir. Mais il parle avec lui de temps en temps et il croit savoir que le gamin a un boulot au département d’anatomie de la fac de médecine, certains dimanches. Du nettoyage ou un truc dans le genre — ça a peut-être à voir avec cette histoire : une façon de le mettre à l’amende.

Il regarda sa montre.

— Servaz, tu files là-bas au cas où il s’y trouverait. S’il y est, tu nous le ramènes fissa. Mangin et moi, on part pour la cité U. Il est probable qu’il soit encore en train de roupiller. Il ne doit pas nous filer entre les doigts.

— Il faut l’autorisation de son président pour intervenir dans l’université, fit remarquer Mangin.

Servaz se souvint d’avoir appris ça à l’école de police. Cela s’appelait la « franchise universitaire » — une règle datant du Moyen Âge, reprise par le Code de l’éducation. Elle stipulait que c’était le président de l’université qui était chargé du maintien de l’ordre sur le campus. Par conséquent, la police ne pouvait y entrer qu’à sa demande.

— Sauf réquisition du parquet, répondit Ko. J’ai passé un coup de fil avant que vous arriviez.

Servaz aurait pu emprunter une voiture de service, mais il préféra rejoindre sa Fiat Panda, la même qu’il traînait depuis la fac et qui, un de ces jours, allait décider de prendre une retraite définitive après des années de bons et loyaux — quoique polluants — services. La circulation était plus fluide qu’à l’ordinaire et, un quart d’heure plus tard, il doublait un autobus de la Semvat, la régie des transports toulousaine, dont les roues soulevaient de grandes corolles d’eau.

Peu après l’IUT et la faculté de chirurgie dentaire, il bifurqua vers l’entrée de la fac de médecine. Bas et longs, les bâtiments s’étiraient au pied d’une colline que couronnaient les gigantesques installations du CHU. Vues d’ici, celles-ci faisaient penser à une place forte médiévale, une citadelle imprenable d’où quelque souverain aurait surveillé nuit et jour ses sujets.

Il mit quelques minutes à s’orienter et à trouver le bâtiment de l’accueil. Le hall était désert. Il appela plusieurs fois, jusqu’à ce qu’apparaisse une femme entre deux âges à la mise en plis soignée. Elle ne devait pas avoir l’habitude d’être dérangée dans ses activités annexes du dimanche matin, car elle lui jeta un regard aussi impatient qu’agacé par-dessus son comptoir.

— On est dimanche, c’est fermé.

Il montra sa carte.

— On est dimanche, c’est ouvert, répliqua-t-il.

Il fut lui-même surpris par sa sortie. Si peu habituel chez lui, ce genre de réponse du tac au tac. Encore une fois, il se demanda si c’était le métier de flic qui commençait à déteindre. La femme renifla, même si, il en était certain, elle n’avait pas le moindre rhume.

— Le département d’anatomie, dit-il.

Elle lui expliqua l’itinéraire en marmonnant.

— Il pleut des cordes, vous allez être trempé, fit-elle observer.

Ce qui n’eut pas l’air de la désoler le moins du monde. Il haussa les épaules et ressortit sous l’averse. Marcha sur les dalles inondées, pataugeant dans cinq centimètres d’eau à travers le petit campus planté d’ifs qu’un grand souffle agitait. Le tonnerre tournait au nord, le ciel était sombre ; il faisait aussi chaud et humide que dans un sauna.

Toutes les constructions étaient identiques : un rez-de-chaussée, un étage et des dizaines de fenêtres frappées par la pluie. Il repéra le sien, grimpa quelques marches et pénétra dans le hall. Pas âme qui vive. Il prêta l’oreille, mais le bâtiment avait un aspect déserté. Il traversa le hall, franchit une double porte battante. Un couloir perpendiculaire au-delà. Sur le mur face à lui, des flèches partaient vers la droite et vers la gauche, dont une indiquait le département d’anatomie. Il la suivit, tourna à droite comme un autre écriteau l’invitait à le faire, se retrouva en haut d’un escalier qui plongeait vers les sous-sols.

Servaz l’emprunta. Au bas des marches, une nouvelle double porte s’ouvrit en gémissant, le caoutchouc en bas des portes frottant contre le lino. Un nouveau couloir derrière. Avec une troisième porte à son extrémité, pareillement percée de deux hublots. Il la repoussa et découvrit un corridor beaucoup plus long, profond comme un puits et peu engageant. Une clarté grise et diffuse dans le fond, alors que le centre était plongé dans la pénombre. Il se mit en marche, ses pas constituant le seul bruit dans le calme absolu. De toute évidence, il n’y avait personne à part lui et le gamin dans le bâtiment, et il commença à se dire qu’il aurait peut-être mieux valu ne pas venir seul.