Il était arrivé presque au milieu, là où l’obscurité était le plus dense, quand il surprit un mouvement au bout du couloir. Une silhouette basse et ramassée venait d’émerger de la droite, d’où provenait la clarté, et se dirigeait vers lui en silence. Cela avançait lentement dans les ombres, seules les griffes émettaient un léger cliquetis en raclant le sol. Soixante-dix centimètres au garrot, une robe noire et un corps musclé. Doberman. Servaz sentit une sueur glacée mouiller sa nuque. Il s’arrêta. Incapable de faire un geste comme de détacher les yeux du chien qui avançait toujours. Il s’aperçut que tous ses organes et son centre de gravité étaient apparemment descendus beaucoup plus bas, dans les parages de son scrotum, et il était tenaillé par l’envie de faire demi-tour et de repartir au pas de course — tentation qui hurlait silencieusement dans son cerveau et contre laquelle il devait mobiliser toute sa volonté.
Repartir. Courir. Ressortir. Ce serait une erreur et tu le sais : il n’attend sans doute que ça, le toutou, que tu te comportes comme quelqu’un qui a quelque chose à se reprocher.
Bon Dieu, qui avait bien pu laisser ce molosse en liberté ! Tous ses poils hérissés, il eut la sensation que ses jambes ne le portaient plus vraiment. L’adrénaline accélérait son rythme cardiaque et il se mit à respirer vite. Trop vite. Le chien s’immobilisa à moins de six mètres et émit un grondement rauque et menaçant — presque une vibration : dans les fréquences basses — qui fit se tordre un peu plus son estomac.
Il le distinguait parfaitement à présent. Ses petits yeux le jaugeaient sans ciller, comme si l’animal évaluait ce qu’il avait en face de lui et soupesait encore s’il devait attaquer ou non. Servaz se dit que la conclusion dépendrait sans doute de ce que lui-même allait faire dans les secondes qui suivraient. Il était inondé de sueur. Il n’osait même pas produire un son, de peur que sa voix déplût suffisamment au molosse pour emporter sa décision. Son imagination galopait et il avait la vision du chien se jetant sur lui.
Tous ses muscles tendus sous le poil noir, la bête semblait prête à s’élancer. Il déglutit. Il demeurait parfaitement immobile. Des rushs d’adrénaline n’en fusaient pas moins dans ses veines.
— Sultan ! cria soudain une voix que l’écho du couloir fit rebondir sur les murs comme une balle de squash.
Servaz vit Sultan tendre les oreilles, frissonner et se relâcher d’un coup, reposant son arrière-train sur le sol, la gueule ouverte et la langue pendante, avant qu’une autre silhouette — humaine celle-là — n’apparaisse au bout du couloir. Le gaillard approcha à grands pas, ses bottes résonnant dans l’espace vide, et Servaz découvrit un uniforme.
— Qu’est-ce que vous foutez là ? lança le vigile.
Il sortit sa carte. Il aurait voulu son geste plus ferme et plein d’autorité, mais sa main tremblait.
— Et vous ? Vous étiez où, bordel ? Qu’est-ce que… ? Qu’est-ce que ce chien fait en liberté ? dit-il, la voix pleine de colère mais aussi de soulagement. Vous êtes là pour assurer la sécurité ou pour fournir des cadavres au département d’anatomie ?
Le type était plus grand que lui, et sa silhouette se découpait à contre-jour sur la clarté provenant du fond. Il toisa le flic et passa sa laisse au chien.
— J’étais en train de pisser, se justifia-t-il.
— Il y a quelqu’un d’autre dans ce bâtiment ? l’interrogea Martin.
Le vigile lui montra le bout du couloir.
— Il y a un gamin en train de nettoyer un peu plus loin. C’est tout.
— Si je revois ce chien sans laisse, je le descends, dit Servaz que ni la peur ni la colère n’avaient quitté.
Le vigile l’observa avec l’air de se demander si un étudiant aux cheveux longs pouvait être un flic. Ou peut-être était-il en train de penser que tout foutait le camp, même la police. Martin s’éloigna. Son cœur tambourinait encore dans sa poitrine quand il tourna à droite. Une salle éclairée par des fenêtres zébrées de pluie. Une grande table métallique au milieu, des armoires vitrées sur les côtés, la pluie se reflétait dedans. Il s’avança vers les vitrines et s’immobilisa. Ce qu’il voyait, dans de grands bocaux en verre — têtes démesurées et corps chétifs —, c’étaient des fœtus. Des feuilles arrachées par l’orage giflèrent tout à coup la vitre du soupirail derrière lui et le firent se retourner.
Où était Cédric Dhombres ?
Il y avait quelque chose un peu plus loin, posé contre une autre table métallique semblable à la première…
Il s’approcha.
Un seau, une serpillière et un balai… Le sol, à cet endroit, était humide. Il pensa à ce film sur la guerre du Vietnam qu’il avait vu au cinéma avec Alexandra, où les soldats américains trouvaient un camp viêt-cong dans la jungle et des cendres encore chaudes. Platoon.
Le gamin n’était pas loin…
Il se rendit compte qu’il était maintenant seul dans cette partie du bâtiment. Où étaient le grand vigile et son molosse ? En train de faire leur ronde dans les étages ? Et pour quelle raison Cédric Dhombres avait-il abandonné ce seau et ce balai si précipitamment ? Y avait-il une autre issue par où il avait filé ?
— Dhombres ! Vous êtes là ?
Il était conscient que sa voix devait sonner aussi juvénile que la sienne aux oreilles de l’étudiant en troisième année, s’il traînait encore dans le coin.
Cratch, cratch, cratch… Une branche basse grattait — tel un doigt — contre la vitre. Il pivota de nouveau vers le fond de la salle.
Elle communiquait par un étroit passage avec une autre. Il s’avança. Nouvelles tables métalliques, nouveau soupirail frappé par l’orage et nouvelles vitrines. Il évita de regarder de ce côté.
Où était passé le gamin ?
Une dernière porte au fond. Une simple porte en bois. Close. Et merde.
— Dhombres ! C’est la police !
Il traversa la salle, marcha vers le battant, posa la main sur la poignée en porcelaine. Il allait sortir son arme mais quelque chose le retint. Il était nul au stand de tir. Si le type de l’autre côté se jetait sur lui, qui sait ce qui pouvait se passer ? Une balle ricochant sur une table métallique pouvait finir dans votre foie, votre crâne ou vos bijoux de famille. Sans compter que, dans une pièce fermée, un coup de feu le rendrait sourd pendant des jours. Il n’avait nullement l’intention de se faire exploser les tympans.
Merde, merde, merde…
Il tourna lentement la poignée, poussa le battant, entendit le martèlement de son sang dans ses oreilles, ses battements avaient dû grimper dans les 180 pulsations/minute. Il savait d’où ça venait. Il se revit poussant la porte du bureau de son père… Mais pas de rayon de soleil ici, il faisait noir comme dans un four.
Il fit un pas à l’intérieur. L’attaque vint sans prévenir.
Une forme se détacha de l’obscurité et le bouscula. Il perdit l’équilibre. Une douleur fulgurante quand sa tempe heurta l’angle d’une table. Des points blancs devant ses yeux. Malgré la douleur, il se releva et se précipita hors de la pièce.