Выбрать главу

— Dhombres !

Quelque chose de chaud coulait le long de sa joue. Il entendit une cavalcade, contourna les tables métalliques en tanguant comme un navire en pleine tempête et se rua à sa poursuite. Fit irruption dans la première salle, celle des fœtus.

Cédric Dhombres était là.

Au milieu de la salle, il s’était immobilisé, lui tournant le dos. Fixant sans nul doute le molosse noir et le grand vigile qui le tenait en laisse. Le doberman grondait sourdement et guignait Dhombres d’un air tranquille, mais néanmoins aussi dissuasif qu’un missile balistique intercontinental.

— J’ai comme l’impression que c’est après lui que vous en avez, dit le vigile.

Servaz s’arrêta, porta une main à sa tempe et considéra le bout de ses doigts rougis. Puis il reporta son attention sur le gamin.

— Vous voulez toujours descendre mon chien ? lui lança le vigile.

Mais, avant qu’il réponde, l’étudiant s’était brusquement rapproché d’une des vitrines. Tout se passa si vite que Martin n’eut pas le temps de faire le moindre geste. Il vit Dhombres donner un coup de poing dans la vitre et le poing en question passer au travers dans un fracas cristallin de verre brisé. Puis les doigts du gamin se refermèrent sur un gros morceau de verre triangulaire. L’instant d’après, la pointe du triangle était appuyée sur sa carotide et Servaz s’aperçut qu’un mince filet de sang coulait dans son cou.

— N’approchez pas ou je me tranche la gorge !

Servaz fut frappé par l’expression de peur sans mélange, de terreur pure qui déformait ses traits, exorbitait son regard, et il se fit la réflexion qu’elle n’était pas seulement due à leur présence.

— Laissez-moi partir !

Le gamin les regarda tour à tour, la pointe fichée dans son cou.

— Laissez-moi partir !

Servaz leva les mains en signe d’apaisement.

— Vous ne comprenez pas ? leur cria l’étudiant. Il me tuera s’il sait que je vous ai parlé !

— Je comprends, Cédric. Je suis là pour t’aider ! Qui te tuera, Cédric ?

— Non, vous ne comprenez rien !

Il vit le gamin enfoncer un peu plus la pointe dans son cou. Il avait du sang sur son tee-shirt, il tremblait comme une feuille et des larmes roulaient sur ses joues comme si on avait ouvert un robinet.

— Ne fais pas ça ! Ce n’est pas une bonne idée ! D’abord, parce que si tu as l’intention de te suicider, tu n’y arriveras pas comme ça. Tu vas juste souffrir atrocement et te couper les cordes vocales. Tu as envie de rester muet pour le restant de tes jours et de souffrir le martyre ?

Il racontait n’importe quoi. Il improvisait, d’autant qu’il s’adressait à un étudiant en médecine. On ne l’avait pas formé pour ce genre de situation. Et il n’avait qu’une vague idée des conséquences si le gamin décidait de se trancher la gorge. Il constata cependant que le doute était apparu sur les traits de celui-ci.

— Vous bluffez…

L’étudiant sanglotait.

— Il me fera du mal… il sera impitoyable… vous ne savez pas de quoi il est capable…

— Qui ça, Cédric ? Qui est impitoyable ?

— Taisez-vous ! Jamais je ne le trahirai, vous entendez ?… Ce serait bien pire que de mourir…

— Calme-toi.

— Que je me calme ? Allez vous faire foutre ! Allez en enfer ! Moi, l’enfer, j’y suis déjà…

Un ou deux millimètres de plus dans la peau fine qui séparait le verre de la carotide… Il ne l’avait pas atteinte, sinon le sang aurait jailli comme un geyser. C’était celui de sa main coupée qui imbibait son tee-shirt.

— Laissez-moi partir et je me calmerai ! Laissez-moi partir, s’il vous plaît ! Je vous en supplie ! Vous n’imaginez pas de quoi il est capable…

Sa main tremblante appuyant toujours la flèche de verre sur sa carotide palpitante, Dhombres le fixait, et Servaz ne le lâchait pas des yeux non plus. Quelque chose bougea à la limite de son champ de vision, dans le dos du gamin.

Il inspira à fond. Pensa : Non, non, non ! ne fais pas ça, putain ! Très mauvaise idée…

… très… très… mauvaise…

… idée…

Mais le vigile n’était pas de cet avis, apparemment : Servaz le vit avec effroi défaire la laisse. Donner une tape sur l’arrière-train de son chien. Il serra les dents. Le reste se passa en une fraction de seconde. L’étudiant fit volte-face — soit qu’il sentît le danger, soit qu’il eût deviné au regard du jeune flic par-dessus son épaule ce qui se tramait derrière lui — au moment précis où le monstre s’élançait.

— Il y a un téléphone ici ?

— Dans ma loge, répondit le gardien.

Ils étaient tous deux agenouillés autour de l’étudiant qui geignait, allongé sur le sol. Martin appuyait une compresse improvisée avec son tee-shirt et un paquet de Kleenex encore dans leur emballage plastique sur l’avant-bras du gamin — là où les crocs du doberman l’avaient déchiré — pour stopper l’hémorragie.

— Prenez le bloc-notes et le stylo dans la poche de mon blouson. Et notez le numéro que je vais vous donner. Filez appeler les secours et ensuite appelez ce numéro et racontez ce qui vient de se passer. Vous avez compris ?

Le gardien fit signe que oui, attrapa le blouson par terre et en sortit le bloc-notes et le stylo. Servaz lui dicta le numéro. Le vigile se releva.

— Magnez-vous, merde !

Le vigile décampa. Servaz baissa les yeux vers le gamin. Son teint était gris. Ses prunelles agrandies trahissaient toujours la même peur invincible.

— Vous ne savez pas ce que vous faites, gémit-il. Vous ne savez pas de quoi il est capable… Putain, ça fait mal…

Servaz vit les traits de l’étudiant griffés par la douleur, paupières serrées et bouche tordue.

— Qui ? dit-il doucement. De qui est-ce que tu parles ?

Le rouquin rouvrit les yeux. Il le fixait, de ses iris presque blancs voilés par la souffrance mais vides de toute expression et de tout affect. Un écran éteint. Qui reflétait Martin, le plafond. Un regard qui absorbait tout et se repliait à l’intérieur de lui-même.

— Laissez tomber. Vous n’avez aucune chance de l’attraper.

11.

Où on trouve des photos

Kowalski et Servaz regardèrent Mangin monter dans l’ambulance ululante à la suite de la civière et d’un infirmier. La voix de Kowalski était tendue, nerveuse, quand il s’adressa à son adjoint :

— On arrive. Je veux d’abord que Martin voie ça. Tiens le gamin à l’œil, ne le quitte pas d’une semelle.

Mangin acquiesça. Il avait l’air aussi nerveux que son chef de groupe et Servaz se raidit. Il s’était passé quelque chose à la cité U

— On prend la voiture de service, dit Ko, tu récupéreras ta caisse plus tard.

— On va où ?

— Je veux te montrer un truc…

Il n’en dit pas plus. Le vent chaud chassa la pluie tandis qu’ils roulaient vers l’île du Ramier par l’avenue de l’URSS et le boulevard des Récollets. Kowalski ne pipait mot. Il affichait une mine sinistre. Servaz sentit toutefois que le chef de groupe lui jetait des œillades furtives, de loin en loin, et qu’il essayait de deviner ses pensées, comme des doigts tâtonnant dans l’obscurité à la recherche d’une forme.

La voiture garée sur le parking de la cité U, ils pénétrèrent dans le bâtiment, grimpèrent jusqu’au couloir du troisième étage. Servaz tressaillit en découvrant un gardien de la paix qui se tenait devant la porte de la chambre ouverte.