Il se tortilla sur sa chaise.
— Je lui ai montré un des cadavres sur les tables et je lui ai dit que… si elle me riait au nez encore une fois, elle finirait comme ça…
Kowalski leva les sourcils, il se pencha en avant.
— Tu te rends compte que ça s’appelle une menace de mort, ça ? Et aussi un mobile…
— Putain, c’étaient rien que des mots ! J’ai jamais fait de mal à personne.
— Et ces photos dans ta chambre… qu’est-ce que c’est ?
Servaz se raidit. À la sortie de l’hôpital, ils avaient perquisitionné sa piaule en compagnie de l’étudiant et feint de découvrir les photos. Il se demanda ce qui se passerait si un avocat de la défense interrogeait un jour le gardien.
— Ben, c’est rien que des photos…
— C’est toi qui les as prises ?
Dhombres ricana.
— Et comment j’aurais fait ça ?
— Tu te les es procurées où ?
— Il y a un marché parallèle pour ça. J’en ai aussi pris quelques-unes…
— Dans quel but ?
— Quoi ?
— Pourquoi ces photos ?
— Comment ça, pourquoi ? C’est de l’art, putain. De l’art brut…
— De l’art ? répéta Kowalski comme si le rouquin avait proféré un gros mot.
— Ouais, de l’art.
— En tout cas, c’est illégal de photographier des cadavres sans le consentement des proches, tu le sais, ça ?
Il garda le silence.
— Surtout dans des poses si… dégradantes.
— On est rarement à son avantage quand on est mort.
— Qu’est-ce que tu sais de la mort, toi ? rétorqua Kowalski en surveillant sa réaction.
Une lueur brève dans les yeux pâles. Après quoi, il secoua la tête.
— Rien, bien sûr. Rien… à part des photos.
Il avait prononcé ces paroles d’un ton parfaitement insincère, les mains serrées entre ses genoux, dans une position de défense. Mangin et Servaz échangèrent un regard.
— Où étais-tu dans la nuit du jeudi au vendredi entre 10 heures et minuit ?
— Quand ça ?
— La nuit de jeudi, entre 10 heures et minuit, répéta Kowalski.
L’étudiant réfléchit.
— Dans ma piaule.
— Avec quelqu’un ?
Les épaules de Cédric Dhombres se voûtèrent un peu.
— Euh… non… seul.
— Donc, personne ne peut le confirmer ?
— Non…
Le rouquin avait lâché cette dernière réponse à contre-cœur. Servaz et Mangin se regardèrent de nouveau : le légiste avait situé la mort des deux jeunes femmes entre minuit et 2 heures du matin.
— Écoutez, ce n’est pas parce que j’étais…
— Et entre minuit et 2 heures du matin ?
— Quoi, minuit et 2 heures ?
— Tu étais où à cette heure-là ?
— Hein ? Je comprends pas… Avec ma copine.
Servaz sentit comme un courant électrique passer entre eux.
— Explique.
— Elle était à un concert, elle est rentrée un peu avant minuit.
— Vous avez passé le reste de la nuit ensemble ?
— Oui.
— Elle s’appelle comment, ta copine ?
— Lucie Roussel. Je pige pas. Ça a eu lieu entre 10 heures et minuit ou entre minuit et 2 heures, vot’ truc ? Y a pas moyen de le savoir avec précision ?
— Ta copine, où est-ce qu’on peut la joindre ?
— Chez ses parents. Elle sera de retour à la fac demain.
— Tu as leur numéro ?
Cédric Dhombres le leur donna.
— Et cet homme dont tu as parlé ? dit soudain Kowalski. L’étudiant se figea. Le silence s’éternisa.
— Quel homme ?
Ses traits s’étaient crispés.
— Celui dont tu as peur… celui qui te fera du mal… celui qui est impitoyable…
— C’est des conneries, hasarda le jeune homme. J’ai… déliré…
— T’en es sûr ?
Furtive comme une étincelle, une frayeur énorme passa dans les yeux grands ouverts. Il acquiesça.
— Pourtant, tu as…
— Foutez-moi la paix avec ça !
Cédric Dhombres avait presque hurlé. Ils virent que l’étudiant était au bord des larmes. Il leur lança un regard aux abois.
— Je ne veux plus en parler… Je ne veux plus… Je vous en supplie…
Ils se réunirent dans une autre pièce.
— Lucie Roussel a confirmé, elle était bien à un concert au centre de Toulouse jeudi soir. Elle a rejoint Dhombres vers minuit et elle est restée avec lui jusqu’à 8 heures du matin, heure à laquelle elle est partie en cours.
Un pli barra le front du chef de groupe.
— Il faut l’entendre, dit Kowalski.
— On est dimanche, fit remarquer Mangin.
— Dis-lui de venir demain à la première heure. Et on garde son chéri au frais en cellule tant qu’on l’a pas entendue. Ils ne doivent pas communiquer.
— Elle avait l’air très étonnée, dit Mangin. Et lui a eu l’air assez paniqué de ne pas avoir d’alibi pour la première tranche horaire que tu lui as balancée.
Kowalski opina.
— Je sais. Ce qui voudrait dire qu’il ne sait pas à quelle heure ça s’est passé.
— Et que son alibi n’est pas bidon, ajouta Mangin.
Servaz s’éclaircit la gorge.
— Je suis pas sûr de comprendre : si c’est lui le coupable, il sait bien qu’il ne les a pas tuées entre 10 heures et minuit, donc que cet horaire n’est pas le bon.
Kowalski sourit et se tourna vers Mangin.
— Le petit m’agace parfois, pas toi ? OK. Mais si c’est lui le coupable, comme tu dis, il aurait sûrement prévu un alibi « plus large » avec sa copine. Elle est rentrée à minuit. C’est un peu chaud comme alibi, non ? Sans compter qu’on pourra facilement vérifier si elle était à ce concert.
— S’il les a tuées à 2 heures du matin, c’était largement suffisant.
Le chef de groupe le dévisagea.
— C’est tout le problème, admit-il. Mais ça supposerait que sa copine a menti. Tu vois, petit : c’est rarement aussi simple que dans les séries télé.
— Et ce type dont il a parlé ? Il semble terrifié chaque fois qu’on l’évoque…
Kowalski hocha brièvement la tête.
— Peut-être qu’il nous joue la comédie. Comme ces gonzes qui prétendent entendre des voix, ou être téléguidés par Dieu. C’est classique de se défausser sur une tierce personne : son complice, une hallucination, Satan ou un complot international… Il nous dit qu’il ne veut plus en causer parce qu’il n’y a personne, en réalité, et qu’il ne sait plus quoi inventer.
— Il était vraiment terrorisé dans ce sous-sol, objecta Servaz. Il ne jouait pas la comédie, j’en mettrais ma main à couper.
Kowalski lui jeta un regard aigu.
— Possible… Mais pas certain… Avec le temps, tu te rendras compte que certains menteurs ont des comportements très convaincants. Bon, est-ce que les cellules de garde à vue sont encore opérationnelles ici ? On va mettre le gamin au frigo. Martin, tu rentres chez toi. J’ai plus besoin de toi pour le moment et tu as une petite fille de deux ans qui t’attend.
Mais Servaz continuait de penser à un gamin terrorisé dans un sous-sol, et à l’homme impitoyable qui se tenait dans l’ombre, selon lui : cet homme était-il un écrivain arrogant et rusé ?