Lang lui adressa un sourire mauvais.
— Pour vous peut-être…
L’enquêteur décolla ses fesses de sa chaise mais Kowalski fit pression de la main sur son avant-bras et l’obligea à se rasseoir. Lang se tourna vers le chef de groupe. De mâle dominant à mâle dominant.
— Tu as revu Ambre depuis cette fois-là ?
— Vous le savez bien puisque le copain d’Ambre m’a identifié.
— Vous vous êtes dit quoi ?
— Elle m’avait écrit une lettre où elle m’expliquait qu’elle avait rencontré quelqu’un de gentil qui la respectait. Quelqu’un de gentil… Moi, je savais qu’Ambre n’était pas attirée par les gentils garçons, mais par les bad boys et les tordus. (Il se passa un bout de langue sur la lèvre supérieure.) Dans sa lettre, elle écrivait aussi que… chaque fois que son copain la baisait par la voie étroite, c’est à moi qu’elle pensait… que quand elle lui demandait de poser les mains sur son cou et de serrer, c’est moi qu’elle imaginait en train de l’étrangler, et qu’il avait peur de la gifler mais qu’elle était sûre que moi je n’aurais pas hésité. Alors, quand je l’ai aperçue dans la rue ce jour-là, je l’ai abordée et je lui ai dit de cesser de m’envoyer ses pitoyables fantasmes par voie postale.
Servaz repensa à ce qu’avait dit Luc Rollin : qu’il n’avait jamais touché Ambre.
— Mais en vérité, ça ne te déplaisait pas tant que ça, suggéra Kowalski d’un ton neutre.
Lang eut une moue entendue.
— Ça ne t’a pas énervé de savoir qu’elle avait un copain ?
— Pourquoi ça m’aurait énervé ? Ce type insignifiant ? Vous avez vu sa tronche ?
— Tu ne t’es pas demandé ce qu’elle lui trouvait, justement ? Tu n’as pas jugé ça humiliant que ta plus grande fan s’entiche d’un loser pareil ? Peut-être qu’elle se servait de lui pour te rendre jaloux, qu’est-ce que tu en penses ?
Lang émit un petit rire.
— Dans ce cas, elle a loupé son coup. Combien de fois faudra-t-il que je vous le répète : je ne m’intéressais pas à Ambre de cette façon-là.
— Non ?
— Écoutez… je l’admets : j’ai une imagination et une vie intérieure plus riches que la moyenne. Des fantasmes en pagaille… (À son tour, il se pencha vers eux. Servaz entendit l’excitation dans sa voix, sa peau brillait comme s’il avait passé dessus une mince couche de fond de teint.) Imaginez des pièces obscures où se déroulent à peu près tous les jeux possibles, si vous le pouvez : partouzes, sadisme, bondage, sexe brutal, torture, ondinisme, jeux de rôles… un labyrinthe mental rempli de trésors… Dans cet édifice, que de portes, que de recoins, messieurs… Quand on a la chance d’avoir un esprit aussi inventif, aussi créatif que le mien, la vie ordinaire paraît bien pâle en comparaison.
Le petit rictus arrogant était revenu.
— Je ne vais pas vous faire un cours de psychanalyse, mais je ne suis pas sûr que tout le monde ici ait entendu parler du Moi, de l’inconscient personnel et du Sur-Moi, ajouta-t-il en fixant une nouvelle fois Mangin — et Servaz comprit qu’il cherchait un coin à enfoncer, un point faible dans le groupe pour le diviser. Disons que le Moi trône au sommet, lucide, conscient, volontaire. Le Moi est notre personnalité propre, ce qui nous permet de prendre conscience de nous-même. En dessous, il y a l’inconscient, les pulsions. Un Moi fort, un Moi royal les considère sereinement, les accepte ou les rejette délibérément. Un Moi faible a peur de ses pulsions, il cherche à les refouler. C’est là qu’apparaissent les névroses : l’angoisse, l’agressivité, la culpabilité. Et puis, il y a le Sur-Moi, inflexible, sévère, qui joue le rôle de juge, de censeur, qui est la continuation de l’autorité des parents, de la société, de la religion. Des milliards d’êtres humains sur cette planète lui sont soumis, incapables de la moindre liberté intérieure, incapables d’avoir une morale et des jugements personnels.
— Tu te masturbes souvent ? ricana Mangin, et Lang lui lança un regard meurtrier, avant de lui adresser un clin d’œil espiègle.
— C’est un comique, celui-là, commenta-t-il à la cantonade. Une pensée fugitive effleura Servaz : la tension qui régnait dans cette pièce était proprement insupportable. Elle ne demandait qu’à exploser, la moindre étincelle mettrait le feu aux poudres.
— OK, monsieur l’intello, dit Kowalski. Maintenant que tu nous as mis plus bas que terre, où veux-tu en venir ?
Servaz nota que le tutoiement commençait à éroder les défenses de Lang qui, chaque fois, pinçait les lèvres.
Mais le sourire revenait toujours, inoxydable.
— Je n’ai pas besoin de coucher avec des gamines pour satisfaire je ne sais quelle pulsion… Voilà où je veux en venir.
— Alors, comment tu expliques ces lettres ?
— Je vous l’ai déjà dit, c’étaient des jeunes filles brillantes, intéressantes et amusantes.
Kowalski sortit un paquet de cigarettes, en alluma une, puis baissa les yeux sur une des missives étalées sur le bureau.
— « Je suis sûr que ton corps est doux, chaud et accueillant », lut-il, et la cigarette remua entre ses lèvres, c’est écrit là…
— Oh, mon Dieu ! s’écria Mangin. Oh, bon Dieu, je crois bien que je bande !
Lang s’adressa à Ko.
— Vous pouvez dire à votre néandertalien de la fermer ?
Le silence qui suivit se propagea comme une vibration, une onde sinistre annonciatrice de l’orage à venir. L’espace d’un instant, Kowalski et Mangin s’observèrent, puis le premier fit un signe au second. Servaz vit les yeux de Lang s’agrandir quand Mangin se leva, contourna lentement le bureau et retira sa chevalière.
— Ne faites pas le con, Kowalski. Rappelez votre chien de garde. Pensez à ce que maître Nogalès a…
La gifle fut assenée avec une telle violence que Servaz sursauta. Lang tomba de sa chaise et roula au sol. Il porta une main à sa bouche, sa lèvre inférieure saignait.
— Putain, vous êtes malades !
— Asseyez-vous, dit Kowalski.
— Mon cul ! Vous allez me payer ça !
Mangin s’approcha de Lang. L’écrivain leva les bras.
— C’est bon, c’est bon, je…
Mais le flic avait déjà frappé. Sur le sommet du crâne, poing fermé. Lang grimaça de douleur et porta les deux mains à son cuir chevelu. Le grand flic l’avait saisi par le col, lequel se déchira avec un bruit sec, et, avant de retourner à sa place, il força le romancier à se rasseoir si violemment que la chaise faillit se renverser. Le visage livide, Lang le désigna du menton.
— Votre collègue, là, il va regretter son geste. Je vous jure que vous allez me le…
— Passons à ton emploi du temps la nuit du jeudi au vendredi, dit Kowalski sans s’émouvoir.
— Vous entendez ce que je vous dis ? gueula Lang, furax.
Saint-Blanquat paraissait mal à l’aise. Mangin content de lui. Ko indifférent. Lui-même ne savait quelle contenance adopter. Il venait d’assister au genre de scène qui justifiait la réputation de la police auprès de ses camarades étudiants, au rang desquels il se comptait encore à une date récente, le genre de scène qu’il avait lui-même dénoncé plus d’une fois quand il était dans le camp d’en face. Allait-il abdiquer tous ses principes au prétexte qu’il était entré dans la police ? Fermer les yeux et se dire que Lang l’avait bien cherché. Il était flic devant le crime, il était flic devant les petites gens agressées pour quelques milliers de francs, mais il était encore étudiant devant les abus de pouvoir, la violence institutionnelle et l’arbitraire.