— Je tiens à dire que je désapprouve ce qui vient de se passer, dit-il soudain.
Le silence qui suivit eut la densité du mercure. Mangin, qui avait allumé une cigarette lui aussi, eut un petit sourire à travers la fumée, comme pour signifier : Je l’avais bien dit.
— Vraiment ? dit Kowalski, le visage aussi dénué d’expression que celui d’un mort.
La voix était devenue dangereusement suave.
— On ne peut pas…, commença Servaz.
— Ferme-la. Une autre remarque de ce genre et je te vire de mon groupe. Tu pourras toujours demander à ton oncle de te trouver une affectation après ça.
La froideur, la dureté du ton lui firent l’effet d’une gifle. Mangin et Kowalski le considéraient à présent avec le même dégoût. Saint-Blanquat avait le nez plongé dans ses notes. En cet instant, il comprit qu’il venait de rétrograder au dernier rang de la hiérarchie du groupe, voire de s’en exclure et de devenir pour eux l’équivalent d’un intouchable ou d’un lépreux.
— J’aimerais que tu nous dises ce que tu as fait dans la nuit du jeudi au vendredi, reprit le chef de groupe du même ton glacial à l’adresse de Lang. Et je te conseille de faire un effort. Parce qu’on est au moins deux dans cette pièce à avoir envie de te cogner dessus.
Servaz remarqua que Lang transpirait. Deux auréoles sombres étaient apparues sous ses aisselles.
— De quelle heure à quelle heure ? demanda-t-il.
— À partir de 21 heures, répondit Kowalski.
L’écrivain prit le temps de réfléchir.
— De 21 heures à 23 heures environ, j’ai regardé un film en VHS. La cassette doit encore être dans le magnétoscope.
— Quel film ?
— My Own Private Idaho.
Kowalski se leva et sortit sans un mot. Servaz comprit qu’il allait compulser le PV de perquise, la cassette devait être mentionnée dedans. Peut-être aussi voulait-il faire sentir au romancier qu’il était le seul rempart entre lui et la violence de Mangin — car celui-ci ne quitta pas l’écrivain des yeux pendant toute l’absence de son chef.
— Ensuite ? fit Kowalski en revenant dans le bureau.
Il alluma une autre cigarette.
— Ensuite, de 23 heures à 2 heures du matin, j’ai travaillé à mon prochain livre. Et j’ai passé un coup de fil à mon éditeur vers minuit. Ça a duré vingt bonnes minutes…
— À minuit ?
— Oui. Vous n’avez qu’à vérifier.
Kowalski et Saint-Blanquat prenaient des notes. Lang grattait ses jambes à travers son pantalon. Il faisait très chaud dans le petit bureau où s’étaient entassées cinq personnes.
— J’ai soif, dit soudain Mangin. Quelqu’un veut boire quelque chose ?
L’un après l’autre, ils répondirent par l’affirmative. Servaz se tut, même s’il avait soif lui aussi.
— Je peux avoir un Coca ou un verre d’eau ? demanda Lang.
Mangin l’ignora. Il revint avec les boissons et ils se désaltérèrent et fumèrent devant le gardé à vue qui suait à grosses gouttes. Un dense nuage de fumée flottait à présent sous le plafond.
— Pas de visite ? s’enquit Kowalski en reposant sa canette perlée de condensation.
— Non, répondit Lang la bouche ouverte, comme s’il avait du mal à respirer, fixant tantôt le verre d’eau auquel personne n’avait encore touché, tantôt le paquet de cigarettes posé à côté.
— La Jaguar Daimler Double Six, c’est la tienne ?
— Oui.
— Quand as-tu fait le plein pour la dernière fois ?
Lang fronça les sourcils, il passa le bout de sa langue sur ses lèvres desséchées.
— Je sais plus. Il y a deux semaines…
— Quel jour ?
— Je vous dis que…
— Essaie de te souvenir.
Il n’y avait plus rien d’accommodant dans le ton du chef de groupe. Lang réfléchit.
— Le mercredi, sur l’autoroute, en rentrant de Paris.
— Quelle aire ?
Lang leur jeta un regard las, se concentra et le leur dit. Kowalski prit note. But une autre gorgée. Reposa la canette. Fit claquer sa langue.
— Combien de fois tu es sorti avec depuis ?
— Vous rigolez ?
— J’en ai l’air ?
Lang s’y prit à deux fois pour les énumérer. Ko notait soigneusement chaque information sur son bloc-notes.
— Tu es sûr de ne rien oublier ?
— Oui.
— Tu es allé sur l’île du Ramier récemment ?
— Non.
— Tu as déjà rendu visite à Ambre ou à Alice là-bas ?
— Non.
Ko consulta sa montre, se tourna vers Mangin.
— C’est tout pour aujourd’hui. Tu le descends au frigo. On reprend demain à la première heure.
— Putain, vous pouvez pas me laisser comme ça, se rebella Lang. Sans manger ni boire. C’est contraire à toutes les règles…
Kowalski prit le verre auquel personne n’avait touché, but une gorgée d’eau minérale. Puis il cracha dans le verre et le tendit à l’écrivain.
Servaz rentra chez lui épuisé ce soir-là. Chaque minute de la garde à vue lui avait mis les nerfs à vif et lui revenait maintenant en mémoire avec une netteté effrayante. La tension et la violence qui avaient régné pendant toute l’audition l’avaient profondément ébranlé.
Ça n’aurait pas dû se passer ainsi.
Alexandra perçut son trouble et lui demanda ce qui n’allait pas, mais il refusa de répondre, invoquant la fatigue. Il alla se coucher tôt mais ne put fermer l’œil Il se dressa sur un coude pour observer la femme qui dormait à côté de lui — sa femme. Dans le sommeil, elle avait l’innocence d’une enfant. Couchée sur le flanc, les bras croisés sous sa joue gauche, ses paupières closes soulignées par les balais bruns de ses longs cils, c’était une autre Alexandra qu’il avait sous les yeux — une Alexandra débarrassée de l’animosité, de la rancœur et de la méfiance qui présidaient à leurs rapports depuis des mois ; c’était l’Alexandra de leurs débuts : celle qu’il avait prise pour la femme de sa vie.
Il se leva et retourna au salon, dont la fenêtre était ouverte. Il était 5 heures du matin et déjà le ciel commençait à s’éclaircir au-dessus de l’immeuble d’en face. La petite rue était absolument silencieuse. Il se prépara un café, revint dans le salon, sa tasse à la main, et la posa sur le rebord de la fenêtre.
Il alluma une cigarette, puis une autre, et resta là à regarder le jour se lever, pensant à l’homme qui dormait — ou pas — dans sa cellule.
À 9 h 30 le mardi, on ramena Erik Lang dans le bureau de Léo Kowalski et l’audition reprit. Environ trois minutes plus tôt, le chef de groupe était entré dans celui de Servaz et lui avait proposé de ne pas se joindre à eux. Bien que son supérieur irradiât de colère, le jeune flic avait insisté pour participer.
— Comme tu voudras, avait dit Kowalski d’une voix glacée avant de ressortir.
Martin avait eu les tripes nouées en quittant son bureau pour rejoindre les autres. Il avait été accueilli par un coup d’œil plein de mépris de la part de Mangin, Ko ne lui avait pas accordé un regard, seul Saint-Blanquat l’avait salué comme si de rien n’était. Il devina que Lang avait passé une sale nuit. Son teint terreux et les cernes noirs encerclant ses yeux rouges trahissaient le manque de sommeil. L’écrivain avait perdu de sa superbe, l’arrogance de la veille avait totalement disparu. Servaz savait que les nouvelles cellules de garde à vue, au sous-sol, étaient bien moins insalubres que celles du Rempart-Saint-Étienne mais aussi que, certaines nuits, entre les poivrots en dégrisement, les petites frappes dopées à la testostérone et les prostituées énervées de la rue Bayard, l’endroit pouvait se changer en un véritable zoo humain où il était presque impossible de fermer l’œil. Pour un esprit impréparé — en gros, tout citoyen lambda n’ayant jamais eu maille à partir avec la police —, un tel environnement pouvait se révéler sacrément usant à la longue. Une machine à broyer les innocents et à endurcir les coupables, songea-t-il. Une liturgie faite de hurlements, de menaces susurrées, d’injures, de gémissements, de sanglots étouffés, de désespoir, de danger et de peur. Il savait aussi que la dernière heure était interminable et que Lang avait dû être presque reconnaissant à Mangin quand celui-ci était venu le tirer de ces catacombes pour le remonter dans les étages. Est-ce que l’écrivain avait eu droit à une cellule individuelle — ou est-ce que Mangin avait eu l’aplomb de le coller dans une cage collective ?