— Comment s’est passée cette nuit ? (Kowalski).
Cette fois, Lang ne prit même pas la peine de répondre. Il se tenait les épaules voûtées, les mains entre les cuisses, dans une attitude de soumission.
— Il paraît que le room service laisse quelque peu à désirer, ajouta le chef de groupe en allumant une nouvelle cigarette. Tu en veux une ?
Lang tressaillit. Il garda le silence un instant, soupesant le pour et le contre. Se demandant visiblement s’il s’agissait d’un piège. Puis il acquiesça. Kowalski ressortit alors son paquet de gauloises, alluma une deuxième clope et la lui tendit. Servaz vit l’écrivain fermer voluptueusement les yeux en tirant la première bouffée.
— On a passé en revue tes comptes bancaires. Et on a décelé quelques anomalies.
Il les rouvrit.
— Chaque mois depuis quatre ans, tu tires une grosse somme en liquide. Cette somme n’a cessé d’augmenter au fil des ans. Elle a plus que doublé entre 1989 et aujourd’hui.
— Je dépense mon argent comme ça me chante…
— Intéressant le choix de ces deux mots : argent et chanter, tu ne trouves pas ? Toi qui es écrivain, tu es certainement très attentif au choix des mots… Pourquoi tu les as tuées ? demanda soudain Kowalski. Parce qu’elles te faisaient chanter justement ?
Lang donna l’impression d’avoir été piqué par un taon.
— Je ne les ai pas tuées, répondit-il faiblement.
— C’était pour elles tout ce fric, pas vrai ? Tu nous as encore baladés cette nuit. Tu n’as jamais coupé le contact. Et c’est au sujet du pognon que tu as abordé Ambre devant Luc Rollin, c’est pour ça que tu voulais qu’il s’éloigne…
La main droite de Ko avait ouvert un des tiroirs de son bureau et plongé dedans. Quand elle réapparut, une croix en bois pendait au bout de ses doigts.
— Tu la reconnais ?
Lang fit signe que non.
— Tu es sûr ? Moi je crois que si. C’est la croix qu’Ambre avait autour de son cou quand on l’a trouvée, celle que tu lui as passée… Les robes, la croix…
Les traits de Ko se radoucirent, il gratifia l’écrivain d’un regard presque compassionnel.
— Tu les as tuées et tu t’es dit qu’en imitant un de tes romans tu serais le dernier soupçonné. Qu’est-ce qui s’est passé pour qu’elles te fassent chanter ? Ambre était vierge : tu as violé sa petite sœur ? C’est ça ? Qu’est-ce qui s’est passé ?
Servaz vit Lang déglutir, sa pomme d’Adam monter et descendre.
— C’est ça, Erik ? Je brûle, pas vrai ?
Kowalski ne lâchait plus le romancier des yeux. Malgré lui, Servaz se pencha en avant. Il ressentait la tension jusque dans son dos.
— Dis-moi si je brûle, Erik…, insista Kowalski. Vas-y, soulage-toi.
Tous avaient leur regard braqué sur Erik Lang à présent. Ce fut comme une série de pétards qui explosent. Comme des détonations. Un rire tonitruant. Éclatant. L’expression d’une arrogance et d’une assurance toutes-puissantes.
La tête renversée en arrière, Lang riait à gorge déployée. Puis il ramena son visage vers eux, se fendit d’un grand sourire et fit mine d’applaudir.
— Jolie démonstration, dit-il d’un ton admiratif. Mes félicitations ! La vache, j’en ai presque des frissons… Vous voir comme ça, dans un tel état… Vous pensiez quoi ? Qu’une nuit dans cette cage avec ces animaux et quelques baffes de cet abruti allaient me faire craquer ? Sérieux ? Messieurs, allons… vous me sous-estimez à ce point ?
Il se balança d’arrière en avant sur sa chaise.
— Je n’ai pas tué ces filles, je vous le répète. Et je vous mets au défi de prouver le contraire.
Ses prunelles brillaient et Servaz songea que cet homme était fou — mais aussi d’une lucidité absolue.
— Laissez-le-moi, dit Mangin.
— Ta gueule, dit Kowalski.
Il considéra Erik Lang sans ciller.
— Tu viens de te faire un ennemi. Un ennemi mortel… Tu en as conscience ?
— Parce que ce n’était pas déjà le cas ?
— Je ne vais pas te lâcher, j’ai les crocs plantés dans ta jambe, tu les sens ? Je n’aurai de cesse de prouver que c’est toi qui les as tuées. Tu es foutu, Lang…
— Ko ! dit une voix depuis la porte.
Ils regardèrent le brigadier qui venait de s’encadrer sur le seuil. À son expression, ils comprirent que quelque chose s’était passé.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda le chef de groupe.
— On a retrouvé Cédric Dhombres. (Le brigadier marqua une pause inutilement dramatique.) Pendu. Dans sa piaule. Il a laissé un mot où il s’accuse du double meurtre. Et il a aussi laissé un sac avec leurs vêtements… Il est écrit dessus : « Pour les parents. »
16.
Où on met un point final
Je n’ai pas peur. C’est le matin. Tout est silencieux, tout est sombre, au-dehors comme au-dedans. Tout le monde dort encore. Tant mieux. Aujourd’hui, ils vont avoir un drôle de réveil…
Gracieuse Ambre, innocente Alice, pauvres âmes déchues : chaque matin votre amour devenait plus tendre. Mais il a fallu que je vous tue. Ne m’en veuillez pas : c’était écrit.
Le jour vient de se lever, un jour clair et propre. Il a enfin cessé de pleuvoir. C’est une belle journée pour s’en aller. Car c’est mon tour, à présent. Tu comprends qu’il ne pouvait y en avoir qu’un, n’est-ce pas, Erik ? Que j’ai fait tout cela pour toi. Uniquement, exclusivement pour toi. L’attention que tu leur accordais était aussi insupportable que ton indifférence à mon égard. Franchement, je méritais mieux. J’ai toujours été ton plus grand fan. Je gage qu’à partir d’aujourd’hui j’aurai dans tes pensées la place que je mérite.
Ton fan numéro 1, à jamais dévoué,
— Je veux une expertise graphologique, lança Kowalski avant de tendre le mot à un technicien.
— Selon le gardien, il avait laissé la porte grande ouverte. C’est un étudiant qui l’a vu en passant devant et qui a donné l’alerte.
Ko considéra le brigadier qui venait de parler. Puis il leva les yeux vers le mort. Il s’était pendu à deux tuyaux qui couraient horizontalement sous le plafond, le dos contre le mur jaune, les pieds à quatre centimètres du sol, pas un de plus, au bout de neuf centimètres de corde.