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C’est ce qui s’appelle exploiter tout l’espace disponible, songea Servaz.

Pendant un instant, l’éclair d’un flash illumina l’étudiant par en dessous et, durant cette fraction de seconde, il parut léviter, comme David Copperfield, son ombre projetée au plafond. Sans même attendre le légiste, Ko tâta les jambes à travers le pantalon.

— Il n’y a pas longtemps qu’il s’est pendu, dit-il. Pas de rigidité.

— Suicide ou pas, pour celui-là Lang a un putain d’alibi, fit remarquer Mangin.

Servaz ne dit rien. Il savait que ses opinions n’étaient plus les bienvenues au sein du groupe. Il pensa aux photos de cadavres, à la peur bleue de l’étudiant dans le sous-sol de la fac de médecine et à « celui qui se montrerait impitoyable s’il parlait ». Y avait-il une once de vrai dans tout ça ? Il avait vu le regard de Dhombres à ce moment-là : sa peur était sincère.

Il sentit au plus profond de lui que quelque chose leur échappait, qu’il leur manquait un élément du puzzle. Pourtant, Dhombres avait également laissé — comme preuve supplémentaire — les vêtements des filles dans un grand sac en plastique transparent.

Si tu es un si grand fan, où sont tes livres ? se dit-il. Il y avait bien La Communiante et deux autres bouquins sur une étagère, mais il ne se souvenait pas de les avoir vus la première fois où il était entré dans cette pièce. Certes, il n’avait pas vraiment fait attention, mais un tel détail aurait-il pu lui échapper ? Ça s’arrêtait donc là ? Un suicide, des aveux : fin de l’histoire ?

— Trouvez-moi le numéro des parents, lança Kowalski. Il faut qu’on les contacte avant la presse…

Il avait désespérément besoin d’une cigarette, mais il n’avait pas envie de se faire rabrouer, aussi il ressortit dans le couloir. Là-bas, deux gardiens de la paix empêchaient l’accès à cette partie du bâtiment. Servaz reconnut parmi les silhouettes massées au-delà la tignasse familière de Peyroles, le journaliste. Les nouvelles allaient vite.

Derrière lui, il entendit Kowalski crier :

— Et allez me chercher sa petite amie ! Ramenez-la-moi immédiatement !

Lucie Roussel avait les paupières gonflées de larmes. Assise dans le bureau de Kowalski au SRPJ, elle sanglotait doucement, mais cela ne semblait pas amadouer le chef de groupe.

— Vous êtes en train de me dire que vous avez menti ?

Elle opina, un mouchoir sur les yeux.

— J’ai pas entendu, insista Kowalski.

— Oui…

— Plus fort ! Et regardez-moi quand je vous parle.

— Oui, j’ai menti !

— Vous n’étiez pas avec Cédric Dhombres cette nuit-là ?

— Non !

— Pourquoi vous avez menti ?

— Parce qu’il me l’a demandé.

— Ça ne vous a pas gênée de couvrir un assassin ?

— Il m’a juré que ce n’était pas lui…

Lucie Roussel avait une grosse tête blonde et des yeux bleus un peu niais. Ses cheveux ternes étaient plaqués sur son crâne. Sa lèvre inférieure tremblotait.

— Et vous l’avez cru ?

Kowalski avait posé la question machinalement, il ne doutait pas de la réponse.

— Je pourrais vous envoyer en prison pour ça, dit-il.

Elle se mit à pleurer de plus belle.

— C’est bon, conclut-il. Virez-moi ça de là.

Un brigadier attrapa la jeune femme par la manche et la souleva littéralement de son siège.

— Qu’est-ce qu’on fait de Lang ? voulut savoir Mangin quand elle eut quitté la pièce.

Ko lui lança un regard absent.

— Comment ça « qu’est-ce qu’on en fait » ? Est-ce qu’on a le choix, putain ? C’est le gamin qui a fait le coup.

— Tu en es sûr ?

— Non. Mais aucun proc ne nous autorisera à garder Lang plus longtemps et tu le sais. Alors, on le lâche dans la nature, en espérant qu’il en reste là…

— Son avocat va me tomber dessus, dit Mangin.

Kowalski le couva des yeux.

— On est tous solidaires, dit-il. Il ne s’est rien passé. Si Lang déclare que tu l’as frappé, on dira qu’il a tout inventé. Ce sera sa parole contre celle de quatre flics. C’est bien clair pour tout le monde ? (Ko se retourna.) Pour toi aussi, Servaz ?

Il opina et quitta le bureau. Il avait besoin de respirer. Il prit l’ascenseur et sortit du bâtiment. Une belle matinée… Le soleil chauffait le parvis du SRPJ, les ombres étaient courtes, sèches et dures et les arbres au bord du canal rigoureusement immobiles. Il fut soudain transpercé par le souvenir de son père assis derrière son bureau, dans le soleil, et cette image se juxtaposa à celle de Cédric Dhombres pendu à un tuyau.

Il pensa qu’il devait passer au cimetière sans tarder.

Il avait vingt-quatre ans, son mariage battait de l’aile et sa carrière dans la police ne s’annonçait pas sous les meilleurs auspices. Il ne se sentait ni un bon père, ni un bon mari, ni un bon flic. Pas même un bon fils. Il avait l’impression que toutes les choses auxquelles il avait cru jusqu’à ce jour avaient choisi de se dérober en même temps et — pareil au Coyote du dessin animé — qu’il n’y avait plus que le vide, tout à coup, sous ses pieds. Il pensa à une chanson qui disait qu’il valait mieux aimer qu’être aimé et se mit en marche dans l’air étouffant et inerte.

Quelle connerie…

2018

1.

Mercredi

Serpents

Elle ouvrit les yeux. Il y avait eu un bruit. Ça venait du rez-de-chaussée. Mais en était-elle sûre ? Elle l’avait entendu un dixième de seconde avant d’ouvrir les yeux — ce qui signifiait que soit c’était le bruit qui l’avait réveillée, soit il s’était produit dans son rêve, car elle était presque sûre d’avoir été en train de rêver.

Elle tendit l’oreille dans la pièce sombre. Rien. Hormis la légère vibration de la chaudière que le thermostat relié par ondes radio avait dû déclencher quand la température avait baissé dans la maison.

Soudain, cette maison isolée et cette obscurité l’emplirent d’inquiétude. Une inquiétude sans fondement, car le bruit — si bruit il y avait eu — ne s’était pas reproduit. Elle avait dû rêver… Et pourtant, elle n’arrivait pas à se défaire de l’impression de malaise qui s’était emparée d’elle.

Trois heures du matin… C’est ce que lui indiquait le réveil à affichage digital sur la table de nuit — lequel faisait aussi office de station d’accueil pour iPod, iPhone, iPad et de tuner FM. Elle n’avait pas envie de se lever, d’aller voir : au contraire, elle avait envie de rester bien au chaud au fond de son lit et de laisser le sommeil la reprendre. Brusquement, les ténèbres totales qui pesaient sur elle lui parurent hostiles et elle voulut allumer. Mais ça réveillerait sans doute son mari. C’est alors qu’elle comprit que quelque chose clochait.

Sa respiration forte, lente — sans aller jusqu’à un véritable ronflement — aurait dû s’élever à côté d’elle, dans le noir. Or, à sa place, il n’y avait que le silence et l’effluve de savon qui l’accompagnait partout.

— Chéri ? Tu ne dors pas ?

Elle étendit son bras vers la gauche, mais sa main ne rencontra que le drap encore chaud — et froissé, car il remuait beaucoup la nuit. Où est-il passé ? se demanda-t-elle. Quand même pas descendu voir ses satanés serpents à une heure pareille… Bien sûr. C’était ça le bruit qu’elle avait entendu : c’était lui. En bas. La voilà, l’explication. En définitive, elle n’avait pas rêvé. Agacée, elle se tourna sur le côté avec l’intention de se rendormir mais se redressa de nouveau. Cette fois, elle alluma la lumière. Sa curiosité éveillée, elle sut qu’elle ne parviendrait pas à retrouver le sommeil sans savoir ce qu’il fichait debout au beau milieu de la nuit. Bonté divine, elle devait en avoir le cœur net.