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Elle repoussa la couette et mit les pieds par terre. L’air était si froid dans la chambre qu’elle s’empressa de récupérer son vieux peignoir jeté sur une méridienne et d’enfiler ses mules en suède bordées de fourrure. Cette manie de baisser le chauffage la nuit ! Elle noua la cordelière et sortit, frissonnante, de la chambre. Le couloir menait à l’escalier. Elle s’arrêta en haut des marches. Elle n’entendait plus rien. Tout à coup, elle se dit qu’il s’était peut-être trouvé mal. Après tout, il aurait bientôt soixante ans.

Il avait beau se rendre deux fois par semaine à la salle de gym — il tirait une stupide vanité de son ventre plat, de ses pectoraux saillants et de ses bras musclés — et courir un matin sur deux sur les sentiers de Pech-David, il n’en était pas moins comme tout le monde : ses artères durcissaient, son cerveau ramollissait et bientôt sa quéquette aurait besoin d’une pilule bleue pour lui procurer d’autres joies que celle de pisser. À cette pensée, elle sentit un frisson de dégoût la parcourir et elle posa un pied chaussé d’une mule sur la marche supérieure.

Au passage, elle regarda l’écran LCD du thermostat. 17°. Elle appuya sur les touches jusqu’à atteindre les 21, éclaira le haut de l’escalier et commença à descendre.

En bas, il faisait sombre. Trop sombre. Si ç’avait été lui, il aurait allumé toutes les lumières. Mais si ce n’était pas lui, alors qui était-ce ? Et où était-il ? Une autre sorte de froid coula dans ses veines.

Tous ses sens en alerte, elle atteignit le bas de l’escalier. Le seul éclairage dans le living provenait de la vague clarté grise qui traversait les baies vitrées. Il avait récemment fait remplacer les anciennes vitres par un triple vitrage BCE : basse consommation d’énergie, avec une couche de verre autonettoyant à l’extérieur, et la grisaille du dehors découpait les silhouettes du mobilier en masses noires, indistinctes, comme des montagnes dans la nuit. De l’autre côté des vitres, les rafales châtiaient les branches des arbres. Elle se sentit seule, tout à coup — vulnérable, fragile.

— Chéri ?

Qu’est-ce qu’elle n’aurait pas donné pour entendre sa voix, en cet instant. La plupart du temps, il l’agaçait, lui tapait sur les nerfs, voire même l’exaspérait — mais là, tout de suite, elle désirait sa voix, son timbre chaud et arrogant, elle la voulait. Où était-il, bon Dieu ? Et si, et si… quelqu’un d’autre était là ? Quelqu’un qu’elle n’avait pas prévu… Elle en eut soudain le souffle coupé. Non, pas ça, se dit-elle. Pas comme ça… Son pouls battait dans son cou, dans ses oreilles et jusque dans ses seins. Elle chercha l’interrupteur du living. Alluma. La lumière, en jaillissant, la rasséréna quelque peu.

C’est alors qu’elle vit l’autre lumière, sur sa gauche. Provenant de la pièce aux terrariums, elle s’avançait dans l’entrée comme une coulée de magma en cours de refroidissement. Elle respira. Lui et ses maudits serpents… Des fois, elle se disait qu’il les aimait plus qu’elle.

— Trésor, tu pourrais répondre, tout de même !

Elle marcha en direction de la pièce. Par la porte ouverte, elle apercevait la lueur ultraviolette des tubes fluorescents installés dans certaines cages vitrées. Sándor lui avait expliqué que les tubes étaient disposés à l’intérieur des cages car le verre arrête les rayons UVB, contrairement aux UVA. Or c’était d’eux que les serpents diurnes avaient le plus besoin. Un nouveau frisson courut tout le long de son épine dorsale. Elle ne partageait certes pas la passion de son mari pour ces horribles bestioles qui lui flanquaient la chair de poule. D’autant que ce n’étaient pas d’innocentes couleuvres qu’il gardait ici, mais quelques-uns des serpents les plus venimeux au monde. Elle lui avait déjà dit que c’était une folie d’avoir à la maison des animaux si dangereux. Et elle évitait soigneusement d’entrer dans la pièce.

— Sándor !

Pas de réponse. L’inquiétude revint. Est-ce qu’il lui était arrivé quelque chose ? Est-ce qu’il avait été mordu par un de ces foutus reptiles et qu’il gisait sur le sol après avoir laissé la cage ouverte ? Combien de fois, la nuit, elle avait eu du mal à s’endormir en imaginant une cage mal fermée et un serpent se glissant silencieusement hors de sa prison. Bon, d’accord, la porte entre la pièce aux terrariums et la maison était toujours verrouillée, mais quand même…

La porte… Elle était ouverte.

Il était forcément là-dedans. Pourquoi ne répondait-il pas ? Elle allait lui passer un de ces savons… Avant même d’avoir franchi le seuil, elle songea qu’elle n’aurait pas dû marcher jusqu’ici. Que c’était une erreur. Et pourtant, comme mue par la curiosité, elle fit encore un pas à l’intérieur. La dernière chose dont elle eut pleinement conscience, ce fut des cages ouvertes et de tous ces reptiles noirs, bruns et rayés glissant et se tortillant sur le sol. Elle ne comprit pas vraiment ce qui se passa ensuite. Elle ressentit un choc violent à l’arrière de la tête et ferma un instant les yeux, les rouvrit, toujours debout mais chancelante, cligna mécaniquement des paupières, avec la sensation d’une zone de chaleur et de douleur irradiant au niveau de sa nuque. Elle allait porter la main à cet endroit, mais elle constata que son bras ne répondait plus. Comme dans un rêve… En même temps, elle perçut une présence à ses côtés. Sa frayeur explosa. Elle eut une envie folle de remonter dans son lit, mais, prostrée, elle était incapable du moindre geste. De même, ses pensées étrangement confuses, répétitives, évoquaient un ordinateur qui bugge. Elle ouvrit une ou deux fois la bouche, tel un batracien, et articula quelque chose comme :

— Qu’esseee… qui… m’arriveeeee…

Un deuxième choc encore plus violent que le premier au même endroit et l’ordinateur à l’intérieur de son crâne s’éteignit avant même qu’elle se fût effondrée au milieu des serpents.

Il était 4 h 30 quand le téléphone le réveilla. Il l’avait laissé branché au chargeur sur la table de nuit et son bras s’étendit trop vite, sa main tâtonna, heurta l’appareil et le fit tomber par terre. Il roula sur le ventre en grognant, se pencha au bord du lit, les paupières papillotantes, tel un alpiniste au bord d’une falaise, vit les gros chiffres lumineux qui indiquaient l’heure sur l’écran, là en bas, allongea le bras, attrapa le téléphone et répondit, la tête dans le vide, le corps en travers du lit.

— Servaz…

— Martin ? Désolé de te réveiller mais on a une urgence…

La voix d’Espérandieu : son adjoint et sans doute son meilleur ami.

— Une effraction à domicile en pleine nuit… suivie d’un homicide, poursuivait la voix qui avait l’air bien éveillée, elle. La femme de la maison a été trouvée morte par son mari, lui-même a été frappé par-derrière…

Servaz fronça les sourcils. À cette heure, les mots avaient du mal à franchir les couches de fatigue et de sommeil qui emmaillotaient sa conscience, pareilles à des vêtements chauds et douillets. Ils entraient dans son cerveau avec la même lenteur que l’eau filtrant dans la cafetière. Goutte à goutte… « Effraction », « homicide », « morte », « mari », « frappé »… Ça n’avait pas de sens. Du moins pas de sens évident pour un homme à moitié endormi.