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(Tout maintenant !) Je veux (Tout maintenant !) Je ne peux pas vivre sans

Tout maintenant ! chantait Arcade Fire dans les haut-parleurs. Oh oui : on voulait des serpents comme on voulait tout le reste. À discrétion, à foison. Après moi le déluge. Rien qu’une stupide coïncidence, se répéta-t-il. Une vague ressemblance avec une affaire vieille de vingt-cinq ans…

Tout à coup, il grimaça et porta une main à sa joue droite. Il traînait depuis un petit moment une douleur aux molaires, en haut à droite, une douleur que même le paracétamol avait du mal à chasser.

— Comment s’appelle la victime ? demanda-t-il, plus tellement sûr de vouloir connaître la réponse.

— Amalia Lang. Il paraît que son mari est auteur de romans policiers.

Ils les virent avant d’avoir franchi le portail, au-dessus de la même haie impénétrable et haute de plusieurs mètres que vingt-cinq ans auparavant : les lueurs rouge et bleu des gyrophares qui rebondissaient et tournoyaient contre le ventre bas des nuages, dans la nuit humide. Le portail, lui, avait l’air neuf. Il y avait désormais le gros œil d’une caméra intégré dans l’interphone. Plusieurs voitures de police mais aussi deux camions de pompiers et une ambulance stationnaient devant la maison.

Servaz descendit de voiture avec une lenteur inhabituelle. Il ne l’avait pas revue depuis l’affaire des Communiantes, mais il la reconnaissait comme s’il était venu hier. Il se souvenait avec une netteté qui le surprit lui-même d’Erik Lang poussant sa tondeuse en sweater bleu et pantalon de lin blanc. Un mois de mai chaud et humide… Deux jeunes filles trouvées mortes près d’une cité universitaire. Et un étudiant pendu dans sa piaule. Sa première vraie affaire criminelle : un fiasco.

Il repensa aussi à Kowalski. Il avait été muté peu de temps après. Servaz ne l’avait jamais revu.

— Ça va ? le questionna Espérandieu à côté de lui.

Son adjoint attendait qu’il se décidât à bouger.

— C’est quoi, ces camions de pompiers ? dit-il.

— Ça doit être pour les serpents, répondit Vincent.

Il tressaillit. Revit soudain Erik Lang se déshabillant devant eux. Sa peau pleine de squames. Et Mangin l’appelant « l’homme-serpent »… Mangin avait bouffé le canon de son arme en 1998, après que sa femme l’eut quitté, emmenant ses deux gosses, et que les bœufs-carottes eurent découvert d’étonnantes rentrées d’argent sur ses comptes bancaires. Il l’avait fait dans son bureau et — après le passage de la police scientifique et du légiste — il avait fallu faire venir une équipe de nettoyage. Sur le seuil de la maison, un gardien de la paix les arrêta.

— Je vous déconseille d’entrer, on n’a pas encore récupéré toutes les bestioles.

Servaz tendit le cou et vit les techniciens en combinaisons blanches d’astronautes qui évoluaient dans le living.

— C’est bon, dit-il en contournant le planton.

Le séjour n’avait guère changé. Même la guitare électrique était à sa place. Sauf que la télé de l’époque avait été remplacée par un home cinéma avec lecteur Blu-ray, décodeur, console de jeu Xbox et écran de 250 cm et la chaîne stéréo supplantée par un Sound System Bose. Il s’avança avec la prudence d’un soldat en territoire ennemi, conscient que chacun de ses pas était comme l’écho de ceux qu’il avait faits longtemps auparavant, dans des circonstances identiques. Et soudain, il le vit. Assis par terre, le buste penché en avant. Un infirmier lui appliquait un pansement sur la nuque. Il avait vieilli, incontestablement — ou peut-être était-ce la nuit qu’il venait de passer, la peur, la fatigue…

Servaz se dit que lui-même n’avait plus grand-chose à voir avec le jeune homme chevelu et idéaliste qu’il avait été. Il avait eu quarante-neuf ans le 31 décembre dernier. Il s’était surpris à penser à cette occasion — alors que Margot et son copain étaient là, ainsi que Vincent, Charlène et Gustav — que lui aussi, comme le climat, avait atteint un point de non-retour. Celui où, désormais, plus rien ne changerait. À vingt ans, il s’était rêvé écrivain, mais il serait flic toute sa vie. Même à la retraite, un flic restait un flic. C’est ce qu’il était. Où donc étaient partis ses rêves ? La plupart ne se réaliseraient jamais ; c’était ça, la jeunesse, songea-t-il, des rêves, des illusions, la vie présentée comme un chatoyant mirage… une publicité clinquante vendue par une agence de voyages pour un séjour qui se révélerait très éloigné du prospectus… Et aucun bureau des réclamations en vue.

Pour autant qu’il pût en juger, Lang avait pris un peu de poids mais très raisonnablement, il y avait quelques fils gris dans sa chevelure qui demeurait cependant épaisse et drue, des poches sous ses yeux absentes dans son souvenir et le bas du visage avait l’air un peu plus flasque, à moins que ce ne fût sa position, menton incliné vers la poitrine pour offrir la nuque à l’infirmier. Le romancier n’avait pas remarqué leur présence. L’eût-il fait qu’au milieu de ce tourbillon il n’aurait sans doute pas reconnu en Servaz le jeune flic qui l’avait interrogé avec d’autres si loin dans le passé. L’espace d’une seconde, Servaz se demanda quel souvenir l’écrivain gardait de ces heures. Avait-il réussi à les oublier ou l’avaient-elles hanté ?

— Est-ce qu’un médecin ou la légiste a examiné sa blessure avant qu’on lui mette ce pansement ? lança-t-il à un brigadier de la Sécurité publique qu’il connaissait.

— C’est fait, oui, dit une voix mélodieuse derrière lui.

Il se retourna. Le docteur Fatiha Djellali, qui dirigeait l’Institut médico-légal de Toulouse, était une grande femme au regard brun, fixe et enveloppant qui vous donnait l’agréable sensation d’être le centre de l’attention.

— Bonjour, docteur.

— Bonjour, capitaine.

Servaz sourit. Il appréciait le Dr Djellali. C’était une personne compétente et dévouée à son métier.

— Si j’avais su que c’était vous, je ne me serais pas inquiété, dit-il.

Elle salua ce compliment à peine déguisé par un demi-sourire faussement modeste.

— Et donc ? demanda-t-il en haussant les sourcils.

— Soit il a reçu un coup, soit il se l’est fait contre un meuble en tombant — difficile à dire…

Servaz reconnut la prudence habituelle du Dr Djellali. Il se souvint des paroles d’Espérandieu au téléphone. « Le mari a été frappé par-derrière… »

— Commandant, vous êtes là, dit une autre voix, et une deuxième figure familière s’avança vers eux.

— Capitaine, rectifia-t-il.

Certaines personnes avec qui il bossait depuis longtemps avaient tendance à oublier qu’il était passé en conseil de discipline l’année précédente et qu’à cette occasion on l’avait rétrogradé. Cathy d’Humières était de celles-là. Ou peut-être faisait-elle exprès d’oublier. Sa façon à elle de lui témoigner sa reconnaissance pour le travail accompli au fil des ans, travail auquel elle devait en partie son ascension à la tête du parquet de Toulouse, car les affaires qu’ils avaient résolues ensemble avaient suffisamment défrayé la chronique pour attirer la lumière à la fois sur elle et sur lui.

Cathy d’Humières avait un profil de rapace, un nez si imposant qu’il semblait une pièce rapportée au milieu de son visage sec et anguleux, des yeux aussi étincelants que des éclats de silex et des cheveux teints en blond cendré. Elle ne mâchait pas ses mots et elle rabrouait impitoyablement tous ceux qui ne se montraient pas à la hauteur de ses exigences. Qu’elle se fût déplacée en personne au lieu de laisser son substitut se charger de l’affaire démontrait son importance — ou celle de la victime… À l’inverse du docteur Djellali, qui n’était pas maquillée et dont la chevelure brune n’avait à l’évidence pas connu le moindre peigne ce matin-là, elle avait trouvé le temps de s’appliquer une touche de blush et un trait de crayon noir, de passer sa coiffure au sèche-cheveux et d’épingler une broche en pierres précieuses représentant une orchidée au revers de sa veste de tweed brun. Une écharpe en cachemire rose pâle complétait la panoplie.