— Qu’est-ce qu’on sait ? l’interrogea-t-il.
— Effraction, apparemment, répondit la proc. Il y a une fenêtre cassée. Le mari dit qu’il a entendu un bruit et qu’il est descendu. Ensuite, on l’a frappé à l’arrière du crâne et il a perdu brièvement connaissance. En se réveillant, il est d’abord monté dans sa chambre. Quand il a vu que sa femme n’était pas dans son lit, il a paniqué et il est redescendu. Il l’a trouvée au milieu des serpents. Morte…
— Je ne pense pas que ce soit le coup qu’elle a reçu qui l’ait tuée, intervint Fatiha Djellali. Plutôt le choc anaphylactique dû à la grande quantité de venins différents inoculés — les analyses toxicologiques nous en diront plus mais, apparemment, il s’agit de serpents extrêmement venimeux.
— Pourquoi un cambrioleur aurait-il ouvert les cages ? Dans quel but ? Pourquoi la porte habituellement verrouillée selon le mari était-elle ouverte elle aussi ? demanda Cathy d’Humières, en jetant un coup d’œil prudent à Lang.
Servaz l’imita. L’infirmier avait fait mettre l’écrivain debout et lui faisait subir les habituels tests neurologiques, promenant son index dressé de gauche à droite et de haut en bas en demandant à Erik Lang de le suivre du regard. Puis il l’invita à tendre les bras devant lui et à fermer les yeux. L’infirmier posa ensuite ses mains poilues sur les poignets de Lang et lui enjoignit de pousser vers le haut. Servaz nota que l’écrivain avait l’air véritablement bouleversé — et parfaitement hagard.
— Il était capacitaire pour les serpents ?
Capacitaire… Autrement dit, en possession d’un CDC — un certificat de capacité, obligatoire pour toutes les espèces venimeuses. La proc secoua la tête.
— Non. Élevage illégal… Comme la plupart des élevages de serpents venimeux dans ce pays. Il y a désormais plus de serpents exotiques dangereux chez les particuliers que dans tous les vivariums de France réunis. À partir du moment où on peut acheter un bébé crotale pour une poignée d’euros sur Internet et le recevoir par la poste, il ne faut pas s’en étonner…
— Et il n’y a qu’une seule banque d’antivenins en France, fit remarquer Fatiha Djellali. À Angers… Elle couvre une quarantaine d’espèces — crotales, najas, serpents africains — mais pas les espèces rares comme celles qu’on a là… On a de plus en plus de cas d’envenimations que les hôpitaux ont les plus grandes difficultés à traiter.
Fatiha Djellali lui tendit une paire de chaussons en plastique bleu pour ses chaussures et une paire de gants.
— On y va ? dit-elle.
On y va… Servaz les passa et la suivit. Il faillit faire demi-tour quand il aperçut un serpent aux écailles noires et luisantes se tortillant au bout d’une longue pince métallique brandie par un individu qui ressemblait à Crocodile Dundee. Chapeau de feutre, lacet de cuir autour du cou avec un crochet à venin en sautoir, gilet multipoche sur une chemise kaki et bottes montant jusqu’aux genoux : le type devait s’imaginer dans le bush.
— C’est bon, dit-il d’une voix qui sentait l’abus de cigarettes et d’alcools forts. Vous pouvez y aller. Je crois qu’c’est le dernier.
— Vous croyez ou vous en êtes sûr ? lui rétorqua Djellali.
Selon toute évidence, les pompiers ou la Sécurité publique avaient fait appel au spécialiste local des reptiles.
— Jolie p’tite bestiole, apprécia le spécialiste. Un mamba noir : un des serpents les plus meurtriers au monde. Très rapide et extrêmement agressif. Son venin peut tuer une proie en quinze minutes.
Servaz sentit son corps se couvrir d’une sueur glacée en voyant la tête triangulaire du reptile et les petits yeux noirs et inexpressifs.
— Si elle a été mordue par toutes les p’tites bêtes que j’ai attrapées ce matin, pas étonnant qu’elle se soit pas réveillée, commenta-t-il ensuite en montrant le corps étendu un peu plus loin, qu’un vidéaste de la police était en train de filmer. Sacrée collection qu’vous avez là… Y en a pour une fortune. Pas une seule de ces bestioles qui soit inoffensive, putain. Cela dit, je ne comprends pas toutes ces morsures. Normalement, les serpents ont plutôt tendance à fuir qu’à mordre…
— Merci, dit le Dr Djellali froidement.
Elle n’appréciait visiblement que très moyennement monsieur Serpent. Servaz franchit le seuil de la pièce avec un goût de cendre dans la bouche. Il eut l’impression que sa température corporelle avait chuté. Les cages de verre avec leurs décors de branches tordues, de rochers, de sable et de fougères étaient vides : les bestioles avaient été emportées ailleurs, et il respira un peu mieux. Puis il tourna son regard vers la forme à leurs pieds.
Sous l’effet des œdèmes provoqués par les morsures, le visage d’Amalia Lang avait acquis la taille d’un ballon de football et une couleur de viande avariée. Ses paupières enflées étaient scellées et ses lèvres gonflées comme si elles avaient subi les outrages d’un abus de chirurgie esthétique. Elle avait aussi saigné par la bouche et par le nez. À part ça, l’épouse d’Erik Lang était squelettique, ses bras aussi maigres que ceux d’un mannequin taille 32 défilant sur un podium. Mais ce n’est pas son aspect général qui fit battre violemment le sang de Servaz dans ses carotides, ce n’est pas non plus son visage difforme qui fit que la tête lui tourna : étendue presque en position fœtale sur le carrelage, Amalia Lang portait sous sa robe de chambre ouverte une aube de communiante.
3.
Mercredi
Refroidissement
Il ressortit dans la nuit froide de février. Il n’avait pas encore eu le temps d’interroger Erik Lang, ni même d’écouter jusqu’au bout les explications de la légiste, mais il avait fallu qu’il prenne la fuite et quitte précipitamment la scène de crime. Il frissonnait. Qu’est-ce que cela signifiait, bon sang ? Vingt-cinq ans sans rien et tout à coup une nouvelle communiante ! Cette affaire était classée depuis des lustres, le coupable s’était pendu et avait laissé un mot qui avait été authentifié. Alors, pourquoi diable cette robe blanche dans la maison de Lang lui-même ?
Des pensées confuses apparaissaient dans son esprit et disparaissaient presque aussitôt, toutes plus informes les unes que les autres.
S’étaient-ils trompés en 1993 ? Avaient-ils laissé le vrai coupable en liberté ? L’étudiant — comment s’appelait-il déjà ? Dhombres — avait paru terrifié dans ce sous-sol quand Servaz l’avait maîtrisé avec le concours d’un molosse. Il s’en souvenait parfaitement, malgré toutes ces années et tous les événements intercalés entre cette lointaine enquête et aujourd’hui. À l’époque, le jeune homme avait évoqué quelqu’un d’impitoyable… D’une voix glaçante et glacée. Puis il avait mis fin à ses jours… Et si cet individu existait vraiment ? Dans ce cas, pourquoi se manifesterait-il si longtemps après ? Ce n’était même pas la date anniversaire. Les faits s’étaient produits en mai, on était en février.