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— Ça va ? demanda Espérandieu en le rejoignant. Qu’est-ce qui s’est passé ? Tu es parti comme un voleur.

— Je t’expliquerai, répondit-il en tirant sur sa cigarette.

Quand il aspira, le bout de celle-ci s’éclaira, pareil à un œil rouge et malveillant ; le besoin de nicotine était plus fort que tout en cet instant. Il avait entendu dire que les fabricants de cigarettes avaient trouvé le moyen de duper les machines qui mesuraient la teneur en nicotine et que donc, au lieu d’un paquet par jour, il en fumait sans le savoir l’équivalent de deux à dix, ce qui, évidemment, décuplait le besoin — le sien comme celui des autres… Ces marchands de mort étaient les plus gros narcos de la planète, mais eux avaient pignon sur rue. Il vit que Vincent le scrutait à travers la pénombre.

— Tu es bizarre depuis que je t’ai parlé de serpents et que je t’ai donné cette adresse, dit-il. Ça te dit quelque chose ?

Servaz acquiesça en silence. Il envoya promener le mégot d’une pichenette.

— Une enquête à laquelle tu as participé ?

Sans répondre, il contourna son adjoint et rentra dans la maison. Les techniciens allaient et venaient partout. L’un d’eux filmait tout à l’aide d’une caméra. Il vit Lang toujours entre les mains de l’infirmier et s’approcha d’eux.

— Vous permettez ? dit-il à l’infirmier. J’aurais quelques questions à poser à monsieur.

Le jeune homme barbu — une de ces barbes exagérément longues de hipster — le toisa du haut de son mètre quatre-vingt-dix.

— Je n’ai pas fini. Revenez dans cinq minutes.

Servaz chercha quelque chose à répliquer mais ne trouva rien. Lang lui lança un regard aigu. L’avait-il reconnu ? Cela semblait peu probable… Il s’éloigna. L’escalier montant à l’étage… Pourquoi pas ? Il gravit lentement les marches.

Un couloir au sommet. Il tourna la tête vers la gauche et aperçut de la lumière au-delà d’une porte ouverte. Marcha jusque-là. La chambre conjugale… Un grand lit couleur argent avec des tiroirs en dessous du matelas et des draps noirs, une commode baroque argentée contre le mur opposé, sous un miroir, une méridienne argent recouverte de velours noir et un fauteuil Louis XV dans les mêmes tons, des rideaux noirs aux fenêtres. Les Lang aimaient le clinquant et le kitch. L’éclairage provenait d’une petite lampe de chevet à gauche du lit. Servaz balaya la pièce, s’attarda sur le lit. Les deux côtés étaient défaits mais pas le milieu. Il s’avança vers la commode. Sa main toujours gantée ouvrit les tiroirs un par un. Des vêtements, des dessous. Il ouvrit de la même façon les tiroirs sous le lit : serviettes de toilette, linge de maison… RAS. Sur la table de nuit de madame — couleur argent bien entendu — un roman en anglais de Jonathan Franzen, Purity. Un autre livre sur la méridienne. Il en avait assez vu pour l’instant : il ressortit dans le couloir et retourna à l’escalier, renonçant provisoirement à explorer les autres pièces de la maison. Il voulait interroger Lang en priorité — avant qu’il ait eu le temps de reprendre ses esprits.

Il était parvenu à mi-hauteur de l’escalier en béton brut quand il stoppa net. Il y avait quelque chose en bas. Sur les premières marches. Ça ressemblait à un bout de corde sombre, mais ce n’était pas ça : un long serpent brun. Tranquille, immobile. Servaz eut l’impression que le serpent le fixait de ses petits yeux fendus de part et d’autre d’une tête minuscule et il ressentit soudain une peur panique. Instinctive. Irraisonnée.

Sa première pensée fut qu’il y avait de fortes chances pour que le reptile fût foutrement venimeux : s’il avait bien compris, tous les serpents de Lang l’étaient.

La deuxième fut que la bête était peut-être morte, d’où la fixité de son regard ; en tout cas, elle en avait l’air : elle ne bougeait pas du tout.

La troisième, qu’il avait le choix entre continuer à descendre en faisant du bruit pour l’effrayer — il avait lu quelque part que les serpents sont des animaux notoirement craintifs et le spécialiste avait confirmé qu’ils avaient plutôt tendance à fuir — et remonter à reculons (pas question de lui tourner le dos).

— Hé ! Venez voir !

Il avait crié, mais personne ne parut l’entendre. Sauf la bestiole. Pas morte du tout… Elle venait de réagir imperceptiblement ou était-ce une illusion d’optique ? Il sentit son cœur gonfler jusqu’à occuper beaucoup trop d’espace dans sa poitrine. Tout l’invitait à la marche arrière. Soit. Arrière toute, donc. Sauf que remonter un escalier à reculons n’était pas aussi simple. Son pied, quand il l’appuya derrière lui à l’aveugle, se posa sur le bord de la marche supérieure et il faillit perdre l’équilibre. Il se rétablit, grimpa deux degrés supplémentaires à rebours ; après quoi il trébucha, tomba en arrière et se retrouva assis sur les marches. Le serpent ne remuait toujours pas. Bon, heureusement qu’il n’y avait eu personne pour assister à cette lamentable démonstration. Faisant appel à tout son courage, il était bien décidé à descendre l’escalier, cette fois, quand le serpent bougea. Il observa le reptile, qui avançait brusquement dans sa direction avec cette rapidité qui est celle des rêves, sa petite tête louvoyant d’un côté à l’autre, son corps épousant le relief des marches comme s’il coulait dessus. Servaz avala sa salive et les muscles de son bas-ventre se contractèrent. Le serpent était tout près, à présent. Sa petite tête se rapprochait en zigzaguant de sa chaussure gauche, toujours enveloppée dans son chausson de plastique bleu.

Ainsi que dans un cauchemar, il vit la bestiole glisser sur le plastique du chausson puis sur le béton brut et se couler près de lui, vers sa main gauche posée sur une marche. Sa bouche s’ouvrit, comme s’il cherchait de l’air. Il se figea, résista à la tentation — énorme — de bouger. Son cœur cognait si violemment dans sa poitrine qu’il donnait l’impression de vouloir la perforer.

Il se tordit le cou. Il transpirait. Deux petits yeux horriblement fixes et une tête qui semblait le simple prolongement du corps. Elle passa à quelques centimètres de sa main et poursuivit son ascension comme si de rien n’était. Son regard la suivit. Dès que la créature se fut éloignée d’un bon mètre, il se leva d’un bond et se précipita en bas.

— Il y a un serpent dans l’escalier ! vociféra-t-il en faisant irruption dans le séjour.

Plusieurs visages, dont ceux de Lang, de Cathy d’Humières et d’Espérandieu, se tournèrent vers lui.

— Comment était-il ? demanda calmement le romancier.

Servaz le décrivit avec toute la précision dont il était capable.

— Vous dites qu’il est passé sur votre chaussure ? Vous avez eu de la chance : vous venez d’être frôlé par le serpent le plus venimeux au monde. Un taïpan du désert, une espèce endémique d’Australie. D’habitude, il est plutôt craintif…

Lang ne paraissait guère impressionné par l’épisode. Servaz en avait encore les jambes qui tremblaient.

— Il y avait un serpent par cage ? demanda-t-il.

Lang opina du chef.

— Personne n’a donc pensé à compter le nombre de cages et à recenser ces foutues bestioles ? cria-t-il beaucoup trop fort, conscient de l’hystérie dans sa voix. Lang, combien de serpents vous aviez là-dedans ?

L’écrivain le scruta.

— Treize, répondit-il. Taïpan, mamba noir, bongare annelé, krait bleu, cobra royal, cobra à lunettes, vipère heurtante, Bothrops asper, serpent brun, crotale du Texas, serpent-tigre, vipère de Russell et crotale cascabelle.