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Servaz prit à part un brigadier.

— Vous avez entendu ? Retrouvez-moi Crocodile Dundee, voyez combien de serpents vous avez. Dépêchez-vous !

Le brigadier partit au pas de charge.

— Tous extrêmement venimeux, n’est-ce pas ?

— Oui. Tous… Le venin de ces serpents contient des neurotoxines qui s’attaquent au système nerveux. Nombre d’entre eux sont également hémotoxiques, c’est-à-dire qu’ils provoquent une coagulopathie, un dysfonctionnement dans la coagulation, et par suite des saignements par tous les orifices naturels. Pour vous donner un ordre de grandeur, le venin du mamba noir met entre vingt minutes et une heure à tuer un homme. Le venin du krait, quant à lui, est quinze fois plus puissant que celui du cobra, celui du taïpan du désert — le serpent qui vous a frôlé — est deux cents fois plus toxique que celui du crotale cascabelle et vingt-cinq fois plus que celui du cobra royal. Comme je vous l’ai dit, il s’agit du serpent le plus venimeux au monde. On dit que sa morsure contient assez de venin pour tuer cent hommes adultes et deux cent cinquante mille souris. On le trouve principalement dans les régions arides du centre-est de l’Australie. Bien entendu, son venin tue en quelques minutes.

Servaz devina qu’en d’autres circonstances Lang aurait pris plaisir à cette démonstration glaçante mais, cette nuit-là, il se contentait d’énumérer des faits qui avaient eu des conséquences pour le moins tragiques et son visage n’exprimait rien d’autre qu’un chagrin incommensurable et peut-être aussi une bonne dose de culpabilité.

— Certaines de vos bestioles ne relèvent-elles pas de la convention de Washington ? demanda-t-il.

L’écrivain lui jeta un regard prudent mais s’abstint de répondre. Servaz pivota en direction du coin salon.

— Venez. Allons par là. En espérant qu’on ne va pas faire une mauvaise rencontre.

— Ces bêtes sont craintives, insista Lang. On ne risque pas grand-chose.

— Vous croyez ? De toute évidence, ce n’était sans doute pas…

Il avait failli dire « l’avis de votre femme » mais s’interrompit à temps. Il vit néanmoins le visage du veuf s’affaisser.

— Désolé, ajouta-t-il. Asseyons-nous.

Lang prit place dans le canapé face à lui. Espérandieu les rejoignit et s’assit à côté de Servaz.

— Je ne comprends pas, murmura l’écrivain en secouant la tête. Ces animaux ne mordent que s’ils se sentent menacés…

Il avait l’air bouleversé. Servaz ne reconnaissait en rien l’homme arrogant, sûr de lui et provocateur qu’il avait rencontré par le passé. La douleur et la stupeur du romancier semblaient parfaitement sincères.

— Vous étiez mariés depuis combien de temps ?

— Cinq ans…

— Racontez-moi ce qui s’est passé.

— Je l’ai déjà dit à…

— Je sais, s’excusa Servaz d’un geste. Mais nous avons besoin de l’entendre de votre bouche.

Le regard de Lang passa de l’un à l’autre, puis s’arrêta sur Servaz.

— C’est vous deux qui menez l’enquête, alors ?

— Oui.

Lang hocha la tête, son regard s’attarda un peu trop longtemps sur Servaz, puis il recommença son récit du ton mécanique de celui qui a déjà raconté plusieurs fois. Il avait entendu un bruit — peut-être celui de la vitre cassée —, était descendu et avait été frappé par-derrière. Quand il s’était réveillé, il était d’abord remonté dans sa chambre pour voir si Amalia allait bien, mais elle n’était pas dans son lit. Il l’avait cherchée, jusqu’au moment où il avait vu que la porte des terrariums était ouverte…

— Elle était fermée, ordinairement ?

— Oui. Et verrouillée…

— Vous savez si on vous a volé quelque chose ? demanda Espérandieu.

— Je n’ai pas vérifié.

— Vous avez un système d’alarme ?

— Non. Pour quoi faire ? J’ai une arme.

— Quel genre d’arme ?

— Un vieil Astra à sept coups. J’ai un permis pour ça.

— Un coffre-fort ?

Il fit signe que oui.

— Dans la chambre, au fond d’un placard.

— Il y a quoi dedans ?

— Des bijoux à ma femme, de l’argent liquide, nos passeports, le pistolet…

— D’autres choses qu’on pourrait vous voler ?

— Des montres de luxe…

— Où ça ?

— Dans un tiroir de mon bureau…

— Ça ne vous ennuie pas d’aller vérifier ?

Lang se leva. Il revint au bout de trois minutes.

— Il n’a rien pris, leur dit-il en se rasseyant.

— Il. Qu’est-ce qui vous fait dire qu’il n’y avait qu’une seule personne ? releva Espérandieu.

— Aucune idée. Façon de parler.

— M. Lang, je vais devoir vous poser certaines questions disons… personnelles…, commença Servaz.

Le visage de Lang s’assombrit, mâchoires serrées et sourcils froncés en une expression butée et inflexible, mais il acquiesça.

— Vous aimiez votre femme ?

Un éclair dans les yeux de l’écrivain.

— Comment osez-vous en douter ? asséna-t-il d’une voix sifflante.

— Vous aviez des ennemis ?

Il vit l’écrivain hésiter.

— Le mot est peut-être un peu fort, répondit celui-ci. Mais je reçois régulièrement des messages privés assez étranges sur ma page Facebook. La très grande majorité de mes lecteurs sont des gens normaux, qui savent faire la part des choses entre réalité et fiction, mais, au milieu, il y a toujours quelques individus pour qui cette différence n’existe pas — et, parmi ceux-là, un nombre encore plus restreint de gens qui n’aiment ni ce que je fais ni ce que je représente, et qui ne me veulent pas que du bien…

Servaz et Espérandieu se regardèrent.

— On peut les voir, ces messages ?

— Donnez-moi un quart d’heure, le temps de les retrouver et de les imprimer.

Servaz fit un signe affirmatif. Après une vingtaine de minutes, Lang revint avec une liasse de feuillets. Servaz s’en empara et y jeta un rapide coup d’œil : « Lang, espèce d’ordure, tu n’es qu’un sale type et tu vas crever », « Hé, Lang : toi qui parle tout le temp de cadavre, t’aimeré en devenir un ? » « Lang, sale con, c’est toi qui a buté ces filles il y a vingt ans, tu es un homme mort. » « Lang, je ne plaisante pas, tu vas mourir. » « Lang, tu écris des trucs vraiment dégueulasses, les types comme toi ça devrait crever. » Servaz les regardait, stupéfait. Il y en avait ainsi plus de deux pages. Il les passa à Vincent. Se tourna vers Erik Lang.

— Pourquoi vous n’avez pas averti la police ?

4.

Mercredi

Matin

Lang haussa les épaules.

— Pour quoi faire ? C’est juste quelques timbrés planqués avec leurs fantasmes derrière leur ordinateur ou leur téléphone, et qui font une fixation sur mes livres… Comme l’a dit Freud, les mots faisaient primitivement partie de la magie et c’est pourquoi ils gardent beaucoup de leur puissance de jadis. Avec des mots, on peut rendre quelqu’un heureux ou très malheureux, entraîner et convaincre, les mots provoquent des émotions, tout écrivain le sait, et permettent aux hommes de s’influencer les uns les autres. C’est ce pouvoir des mots que ces individus cherchent à utiliser contre moi — ils n’ont pas l’intention de passer à l’acte…