— Capitaine, dit une voix.
Servaz tourna la tête. Plantée au milieu de la pièce, Fatiha Djellali lui faisait signe d’approcher. Il se leva et marcha jusqu’à la légiste, qui se pencha vers son oreille.
— Amalia Lang était nue sous sa robe de communiante et je crois qu’elle a eu un rapport sexuel peu de temps avant sa mort, déclara-t-elle.
Il revint lentement vers le coin salon, se rassit, contempla Lang.
— Votre femme, dit-il doucement. Elle portait une tenue de communiante sous sa robe de chambre, comme dans votre roman… Et elle est… nue en dessous. Vous avez eu un rapport sexuel avec votre épouse cette nuit ?
Lang resta silencieux un moment.
— C’était juste… un petit jeu entre nous. Un fantasme, si vous voulez…
— Après ce qui s’est passé en 93 ? releva Servaz, perplexe. Ça ne vous gênait pas ?
Il vit Lang tressaillir. Ses yeux s’étrécirent soudain tandis qu’il dévisageait le flic, une lueur dans le regard.
— Qu’est-ce que vous savez de 1993 ? demanda-t-il.
— L’affaire des Communiantes : je faisais partie de l’équipe qui vous a interrogé.
— Vous ?
Espérandieu et l’écrivain fixaient Servaz avec la même intensité à présent.
— Oui, moi…
Lang l’observa un instant avant de parler.
— Oui, je m’en souviens maintenant… Vous aviez les cheveux longs à l’époque, on aurait dit un étudiant… (Il marqua une pause.) Vous êtes le seul à avoir pris ma défense quand ce type m’a frappé…
Il y avait encore de la colère dans sa voix. Ainsi, il n’avait rien oublié… Et sa fureur demeurait intacte.
— Vous ne trouvez pas ça curieux ? dit Servaz. Vingt-cinq ans après, la même mise en scène ?
De nouveau, Lang tressaillit.
— Où voulez-vous en venir ? Je vous l’ai dit : ça n’a rien à voir. C’était un jeu entre nous. Un jeu sexuel, ajouta-t-il.
— Et ce… jeu… vous le jouiez souvent ?
— Très rarement… Si vous avez lu le roman, vous savez que, dans le livre, l’héroïne aime faire l’amour dans sa tenue de communiante, qu’elle a gardée au fond d’un placard, avec d’autres hommes que son mari, qui finit par la tuer dans cette tenue-là. Eh bien, ce fantasme, c’était le mien, en réalité… Ne me demandez pas pourquoi : ces choses-là ne s’expliquent pas. La sexualité est un continent inconnu, capitaine. Certains hommes aiment se déguiser en femmes, certaines femmes aiment faire l’amour dans leur voiture, sur un parking ou sur une plage devant d’autres hommes. Mais quel rapport avec l’effraction et la mort de ma femme ? objecta-t-il. Ce sont… Ce sont mes serpents qui l’ont tuée, capitaine… N’allez pas chercher plus loin : si quelqu’un est responsable, c’est moi.
Tout dans ce visage exprimait une peine inconsolable. Soit Erik Lang méritait un oscar, soit il était sincère. Soudain, Servaz se souvint de la petite leçon de psychologie des profondeurs que l’écrivain leur avait administrée jadis, pendant sa garde à vue. Il baissa à nouveau les yeux sur les menaces de mort.
— Nous allons confisquer votre ordinateur, dit-il. Il nous faut aussi vos codes d’accès à Facebook. Vous êtes sur d’autres réseaux sociaux ? voulut-il savoir.
— Twitter, Instagram.
— Ces individus, ils se sont matérialisés ailleurs que sur Facebook ?
— Non.
— Pas de courrier dans votre boîte aux lettres ?
— Non.
— Jamais eu l’impression d’être suivi ?
— Non.
— Pas de coups de fil sans personne au bout ?
— Si. Évidemment. Comme tout le monde, avec ces foutues plates-formes téléphoniques.
— Pas de coups de fil au milieu de la nuit ? poursuivit Servaz en repensant à la vieille affaire.
— Non.
— Rien à signaler, donc ?
— Comme je l’ai dit, j’ai quelques fans un peu bizarres. Mais ça s’arrête là… La plupart de mes lecteurs sont des gens normaux, équilibrés. Dites, vous allez me mettre en garde à vue, cette fois ? ajouta Lang d’un ton acide. J’aimais ma femme, capitaine. Elle était ce que j’avais de plus cher au monde, de plus important. Je ne sais pas ce que je vais devenir sans elle, mais ce que je sais c’est que ce sont mes serpents qui l’ont tuée. Sans ces maudits reptiles, elle serait encore vivante.
Servaz soutint son regard. Il était noir, et la rage avait remplacé la douleur. Mais c’était une rage tournée contre lui-même.
— Qui vous dit que ce n’est pas le coup qu’elle a reçu ?
Comme en 93…, songea-t-il.
— J’ai entendu la femme brune, répliqua Lang. C’est bien elle la légiste, n’est-ce pas ? Elle ne croit pas que le coup ait été mortel.
Servaz pensa à ce qu’avait dit le spécialiste.
— Vos serpents sont-ils assez agressifs pour mordre une personne inanimée qui ne représente aucun danger pour eux ? demanda-t-il.
Lang secoua la tête.
— Leur instinct serait plutôt de fuir. Si elle était inanimée, ils auraient dû la laisser tranquille et passer leur chemin. Au moins pour la plupart d’entre eux… Que l’un d’eux l’ait mordue, c’est plausible, si elle est tombée sur lui ou pas loin. Mais tant de morsures, c’est… c’est incompréhensible.
Servaz se remémora les paroles du spécialiste des serpents : Je ne comprends pas toutes ces morsures. Quelqu’un les avait-il forcés à mordre Amalia Lang ? Mais comment ? Et pourquoi ?
— Il y avait des serpents partout, poursuivit son mari. J’ai failli l’attraper par les pieds pour la tirer de là, mais elle ne respirait plus. Je lui ai fait… un massage cardiaque… Mais il n’y a rien eu à faire. Alors, j’ai verrouillé la porte de la pièce et j’ai appelé les secours.
Servaz imagina Erik Lang effectuant un massage cardiaque sur le corps de sa femme morte avec tous ces serpents venimeux grouillant autour de lui et il avala sa salive.
Ils ressortirent de la maison d’Erik Lang peu avant 8 heures. Dehors, il faisait grand jour. En émergeant dans la lumière, Servaz fit quelques pas, s’arrêta et inspira plusieurs fois l’air froid du matin puis il alluma une cigarette. La moitié des véhicules de police étaient repartis, l’autre continuait de lancer vers le ciel ses flashs tournoyants.
Son cerveau essayait d’analyser froidement ce à quoi il venait d’assister. Quelque chose était arrivé il y a bien longtemps, par une nuit semblable, et le passé venait de ressurgir sans prévenir — un passé qu’il avait tout fait pour oublier, qui avait même failli le détourner de sa vocation.
L’enquête de l’époque avait été foirée mais, en ce temps-là, il n’était qu’un sous-fifre. Aujourd’hui, en revanche, il était en première ligne : la façon dont cette enquête se déroulerait lui incombait. La pression, il pouvait la gérer. N’est-ce pas ce que nous faisons tous ? Mais ça, le passé et ses résurgences, il ne savait pas s’il en était capable. Il aurait peut-être dû demander à ce que son groupe soit dessaisi.
— C’est quoi cette histoire ? demanda Espérandieu en parvenant à sa hauteur. Tu m’expliques ?
— Devant un café, répondit-il en terminant sa clope.
Il remonta en voiture et ils roulèrent une dizaine de minutes avant de trouver un bar ouvert route de Narbonne. Servaz commanda un petit noir, Espérandieu un crème avec deux croissants. Autour d’eux, des étudiants ensommeillés parlaient à voix basse, comme s’ils avaient envie de retenir encore un peu la nuit passée avant d’attaquer une nouvelle journée d’amphis et de labos. Il résuma comme il put les événements de 1993. Vit les yeux de son adjoint s’agrandir. Servaz ne lui épargna rien, pas même la garde à vue de Lang.