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— Bon Dieu ! s’exclama Espérandieu — et Servaz se fit la réflexion que Vincent avait eu quinze ans cette année-là : il ne savait probablement même pas qu’il entrerait un jour dans la police.

Certes, les bavures n’avaient pas disparu depuis — mais les auditions n’avaient plus grand-chose à voir avec les confrontations tendues, convulsives et violentes d’autrefois. Certains anciens le déploraient, qui estimaient qu’au moins les suspects se mettaient à table et que les voyous ne riaient pas au nez des flics en compagnie de leurs avocats. Aujourd’hui, seuls les criminels occasionnels, les amateurs passaient aux aveux… Servaz se souvint qu’en ce temps-là les tauliers attendaient d’eux qu’ils « fassent les beaux mecs » — les membres du grand banditisme — mais cette époque était depuis longtemps révolue : rien n’existait plus désormais que le chiffre, des saisies et encore des saisies… Peu importait qu’il s’agît de menu fretin, que les gros poissons restassent hors d’atteinte. Si demain il arrêtait l’ennemi public n1, cela lui vaudrait moins de félicitations que d’appréhender un comptable ayant détourné quelques milliers d’euros.

Son téléphone vibra. Il regarda le SMS qui s’affichait :

Gustav à l’école. A passé une bonne nuit. Il embrasse son papa. Moi aussi

Il ne put s’empêcher d’avoir l’estomac noué en lisant ce message. C’était l’effet que Charlène Espérandieu avait sur lui. Cette emprise purement physique mais impossible à ignorer, pas plus que l’héroïnomane ne peut ignorer le manque. Il fut un temps où ils s’étaient sentis attirés l’un par l’autre de manière presque irrésistible, et il savait que c’était toujours le cas, mais ils avaient choisi de ne pas l’évoquer et de s’éviter. Il sourit néanmoins, en pensant à son fils.

— Tu ne m’as jamais parlé de cette affaire, dit Vincent de l’autre côté de la table.

Il hésita.

— C’était ma première à Toulouse, se justifia-t-il, et je n’en suis pas particulièrement fier.

— Tu n’étais pas chef de groupe à l’époque. Tu ne peux pas t’en vouloir si ça a foiré.

— Non.

— Ce gamin qui s’est pendu, tu crois qu’il n’était pas coupable ?

Il haussa les épaules.

— J’en sais rien… Il y avait beaucoup de zones d’ombre.

Espérandieu afficha une moue dubitative.

— Si le vrai coupable a échappé à la justice, pourquoi recommencerait-il vingt-cinq ans après ? Et pourquoi s’en prendre directement à Erik Lang ?

Servaz tapota du bout du doigt sur la table.

— Je ne sais pas… mais, d’une manière ou d’une autre, tout est lié : le passé, le présent, Erik Lang, son roman, les victimes d’alors et son épouse aujourd’hui, toutes les trois retrouvées en tenue de communiante… Les connexions sont évidentes, mais il nous faut aller au-delà : voir ce que cachent toutes ces coïncidences — ce qui les engendre. Ce ou celui… N’oublions pas que le gamin a prétendu à l’époque qu’il y avait quelqu’un derrière lui, quelqu’un d’impitoyable.

— Tu y crois, toi, à la théorie du marionnettiste ?

— La question n’est pas là. On ne peut rien négliger. Quelque chose nous a échappé dans le passé, il nous a manqué une pièce — et c’est cette pièce qui est la clef de tout…

À 10 heures, ce matin-là, il réunit les membres du groupe d’enquête. Étaient présents Samira Cheung, Espérandieu et Guillard, un type chauve, malin, dans la quarantaine, avec des yeux bleus rieurs, qui venait de la brigade des jeux.

— Il y a des caméras de surveillance devant le golf-club, dit-il sans préambule. C’est la seule route pour accéder à la maison de Lang. Guillard, tu récupères les enregistrements de la nuit et tu les analyses. Tu vois si un véhicule est passé dans les heures ayant précédé l’effraction. Idem pour les nuits et les jours d’avant en remontant sur une semaine. Tu repères toutes les voitures qui ne se sont pas arrêtées au golf-club, tu relèves les immats et tu vois si elles correspondent aux résidents du secteur. Dans le cas contraire, on interrogera leurs propriétaires.

Guillard hocha la tête. Il avait perdu son air de lutin facétieux. Servaz se tourna ensuite vers Espérandieu et Samira.

— Dès que la légiste nous aura rendu la robe de communiante et la robe de chambre, je veux qu’on relève tous les ADN de contact. Des traces d’ADN et des empreintes dactylaires ont déjà été relevées sur les terrariums et dans la maison, on aura les résultats dans quelques jours. Samira, tu t’occupes des réseaux sociaux et des fans de Lang sur Internet, des forums, des blogs… Tout ce qui sort de l’ordinaire… Tout ce qui pourrait démontrer un intérêt dépassant la moyenne pour Erik Lang, sa vie, son œuvre…

La jeune Franco-Sino-Marocaine acquiesça, les pieds appuyés au bord de la table, sa chaise penchée en arrière. Ce jour-là, elle arborait un très long manteau noir avec une double rangée de boutons dorés style officier et une capuche, un pantalon en cuir slim, un tee-shirt égayé de l’Union Jack et des boots à revers de fausse fourrure panthère. Elle avait souligné ses yeux à l’aide d’un eye-liner, de crayon noir et d’un fard à paupières sombre, appliqué un rouge à lèvres pourpre qui faisait ressortir le piercing brillant au centre de sa lèvre inférieure. Elle avait aussi teint ses cheveux en violine. Une version gothique du Petit Chaperon rouge. Samira Cheung fascinait autant qu’elle repoussait. Mais elle ne laissait personne indifférent. En dehors du fait qu’il n’avait jamais vu un visage si laid associé à un corps si parfait, ce qui avait tout de suite attiré l’attention de Servaz, c’était ses qualités de flic, lesquelles n’avaient rien à envier à celles d’Espérandieu — les deux meilleurs éléments de la brigade.

— Chouette, commenta Samira, moi qui espérais respirer un peu l’air du dehors…

— Je n’ai pas fini, l’interrompit-il. Il se peut que cette affaire soit liée à une autre…

Cinq minutes plus tard, quand il eut terminé de résumer l’affaire des Communiantes, il avait obtenu une curiosité mêlée de stupeur et de perplexité. Tout le monde autour de la table était conscient que quelqu’un avait ouvert la boîte de Pandore. Le passé qui ressurgit et qui vient se mêler à l’enquête en cours, c’est le cauchemar de tout flic.

5.

Mercredi. Jeudi

Paternité

À 14 h 30, ce même jour, Servaz fit son entrée dans la salle de l’Institut médico-légal où l’attendait le docteur Fatiha Djellali. Elle avait ramené sa sombre chevelure en un chignon serré et passait le tablier et la blouse de travail. Elle avait aussi pris le temps de se maquiller et d’appliquer un discret rouge à lèvres.

Elle le regarda approcher avec la même attention amicale qu’elle accordait toujours à chacun de ses interlocuteurs et lui serra la main avec chaleur. Puis elle alla décrocher une housse transparente suspendue à une patère dans un coin et dûment étiquetée.

— La robe de communiante et la robe de chambre, lui dit-elle. Je suppose que vous allez vouloir les analyser…