— Merci, dit-il en les déposant sur une table métallique inoccupée.
Il aperçut un gros livre consacré aux serpents venimeux sur la paillasse.
Ils s’avancèrent vers la table où attendait le corps et Fatiha Djellali retira le drap blanc. De nouveau, l’extrême maigreur d’Amalia Lang le frappa. Les os du bassin, les clavicules et les rotules semblaient vouloir percer la peau fine et pâle. Son visage avait désenflé et ses pommettes étaient aussi saillantes que tout le reste de son squelette. Servaz remarqua les nombreuses marques de morsure au visage, sur le cou et les jambes de la victime. Toutes avaient un dessin différent mais, en sus du double arc dessiné par la dentition du reptile, étaient présents les deux trous bien distincts des crochets à venin. Il n’était pas un spécialiste mais, encore une fois, il se demanda comment une proportion aussi importante des serpents avait pu mordre en même temps Amalia Lang. Il dénombra sept morsures. Sept sur treize… Pour des animaux prétendument craintifs, cela démontrait un bel acharnement…
— Amalia Lang, quarante-huit ans, épouse d’Erik Lang, commença la légiste.
Cette fois-ci, contrairement à celle de 1993, Servaz assista à l’autopsie jusqu’au bout. Il en avait collectionné un certain nombre depuis. La conclusion de Fatiha Djellali fut la même que sur la scène de crime : Amalia Lang était très vraisemblablement morte d’un choc anaphylactique dû à la grande quantité de venins inoculés — et à leur extrême toxicité. Insuffisance respiratoire et arrêt cardiaque. Il était peu probable que quelqu’un eût expérimenté auparavant ce que cela faisait d’être mordu à la fois par, entre autres, une vipère heurtante, un mamba noir, un cobra, un taïpan et un krait, et la légiste estimait que le décès de la victime n’avait pas dû prendre plus de quelques minutes. Le Dr Djellali avait réalisé des clichés de chaque morsure et elle allait les envoyer à quelques-uns des herpétologues les plus réputés de la planète. Elle ne doutait pas que le sujet les intéresserait.
À part ça, Amalia Lang avait bien eu un rapport sexuel peu de temps avant sa mort (ce qui confirmait les propos de son mari) et son extrême maigreur pouvait être due soit à une diète sévère soit à une maladie (ils devaient à tout prix rencontrer son médecin traitant et interroger Lang à ce sujet), car son estomac était d’une taille anormalement réduite.
— Bien entendu, les analyses en cours confirmeront ou infirmeront ces différentes hypothèses, conclut le Dr Djellali avec un sourire prudent.
En sortant de l’Institut médico-légal, Servaz fila récupérer son fils à la sortie de l’école. Mal à l’aise au milieu des mères et des pères de famille venus accueillir leur progéniture dans la lumière déclinante, il attendit Gustav, puis le garçon jaillit du bâtiment comme une tornade, freina des quatre fers, le chercha des yeux et lui fonça dessus tel un missile à guidage laser. Servaz eut un petit rire nerveux.
— Ojourduijéaprilémocomanssanparca ! lui lança Gustav.
— Hein ? Quoi ? s’exclama-t-il en ébouriffant les cheveux blonds de son fils.
— Les mots commençant par CA, répéta patiemment celui-ci comme s’il avait affaire à un demeuré. Cactus, cadeau, café, camion, canard, caravane, énuméra le garçon avec fierté.
— Cabinet, caca, ajouta son père faussement sérieux.
— Oh ! s’insurgea Gustav en riant.
Cadavre, captive, calculateur, pensa-t-il. Calvaire, cancer, cage, casier, carboniser, cave, cavale, cauchemar… Il serra son fils contre lui et emplit ses poumons de l’odeur de ses cheveux. À quarante-neuf ans, il se retrouvait père pour la deuxième fois, mais, cette fois-ci, il n’y avait personne à côté de lui pour l’aider à assumer cette paternité. Tu ne peux plus faire comme avant. Tu n’es plus tout seul à présent. Quelqu’un dépend de toi, quelqu’un de fragile, de vulnérable… Ce petit homme a autant besoin de toi que tu as besoin de lui. Alors, pas de risque inutile, mon vieux, tu m’entends ?
Il entraîna son enfant vers la voiture, referma la portière sur lui après avoir bouclé sa ceinture. En faisant le tour du véhicule, il se demanda quand est-ce que son fils se déciderait à l’appeler « papa ».
Il contacta Margot sur Skype ce soir-là. Sa fille apparut sur l’écran, son bébé dans les bras. Servaz ne s’était toujours pas habitué à ces technologies qui permettaient de relier Toulouse à Montréal et d’entrer dans l’intimité de chaque foyer, qui rapetissaient le monde au point de lui ôter une bonne partie de sa magie. Il y voyait un progrès mais aussi un terrible danger — celui d’un monde sans murs, sans portes, sans recoins où se cacher, sans possibilités de penser à l’abri du bruit et des injonctions. Un monde livré à l’instantanéité, au jugement des autres, à la pensée unique et à la délation, où le moindre geste s’écartant de la norme vous vaudrait d’être suspect et par suite accusé, où la rumeur et les préjugés remplaceraient la justice et la preuve, un monde sans liberté, sans compassion, sans compréhension.
Il bavarda un moment avec Margot, qui avait l’air en pleine forme, les cheveux teints en roux, les pommettes rougies comme si elle rentrait du dehors, ce qui était peut-être le cas : il apercevait de la neige par la fenêtre derrière elle et les joues de son petit-fils, Martin-Elias, qui babillait dans ses bras et qui portait encore son bonnet de laine, ressemblaient à deux pommes red delicious.
— Tu vas bien, papa ? lui dit-elle.
À vingt-sept ans, Margot avait pris un long congé pour élever son fils et cela semblait lui réussir. Il y avait une lumière dans son regard et ses anciens démons paraissaient loin.
— Tu veux parler à Gustav ? dit-il.
Il les laissa entre eux — demi-frère, demi-sœur, songea-t-il ; il ne parvenait pas à s’y habituer — puis revint en ligne. Il avait entendu Gustav rire à plusieurs reprises.
— Il a l’air bien, lui dit-elle quand Gustav se fut éloigné.
— Il fait encore des cauchemars, répondit-il en essayant de maîtriser l’angoisse dans sa voix.
— C’est normal, papa. Mais moins qu’avant, n’est-ce pas ?
— Oui, beaucoup moins.
— Il… Il réclame son… père ?
— Ce n’est pas son père.
— Tu sais bien ce que je veux dire.
— De moins en moins. Ça fait un mois maintenant qu’il ne l’a pas fait.
— Et il rit beaucoup plus…
C’était vrai. Au début, Gustav ne riait pas. Il était presque muet, apathique, indifférent quand il ne piquait pas des crises en réclamant son « autre » père. Plus aujourd’hui… En quelques mois, il avait fait d’énormes progrès. Gustav voyait également une psychiatre. Petit à petit, avec l’accord de la praticienne, ils étaient passés de deux consultations par semaine à une seule, puis tous les quinze jours.
— Laisse-lui le temps, conclut sa fille.
Il était près de 1 heure du matin quand le bruit le tira de son sommeil. Un seul cri. Étouffé. À la fois lointain et proche. Puis plus rien. Ses sens furent tout de suite en alerte : il avait reconnu la voix de Gustav… Il repoussa la couette, le cœur battant. Écouta. Mais l’appartement comme le reste de l’immeuble étaient parfaitement silencieux.
Pourtant, il était sûr d’avoir entendu quelque chose. Il alluma la lampe de chevet, s’assit puis se leva. Sa chambre de neuf mètres carrés ne comportait qu’un lit, un placard, une chaise et une commode. Des meubles Ikea pour une pièce où il ne faisait que dormir. Il s’avança vers la porte, il la laissait ouverte en permanence. La grisaille brumeuse provenant du salon baignait le couloir, la porte de Gustav était la première sur la droite. Dans la semi-obscurité, elle ne se distinguait pas du mur noir, mais il en connaissait l’emplacement exact. Il prêta l’oreille. Rien… Alors pourquoi un étau enserrait-il sa poitrine ?