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— C’est affreux ce qui s’est passé, dit-elle. Je suis désolée, Erik. Vraiment désolée. Je ne sais pas quoi dire…

Il hocha la tête, resta silencieux un moment.

— C’est à cause de ça que je suis ici, articula-t-il. On doit cesser de se voir, Zoé… pendant quelque temps…

À 8 h 45, le lendemain, Servaz jaillit de l’ascenseur et gagna son bureau. Il n’avait quasiment pas fermé l’œil et, comme souvent en pareil cas, il se sentait étonnamment en forme, l’esprit affûté et le corps léger, l’adrénaline courant joyeusement dans ses veines d’insomniaque. Le contrecoup de la fatigue viendrait plus tard.

Il remplit d’eau et de café moulu la cafetière au sommet du classeur métallique, mit en route l’ordinateur et s’apprêtait à entrer dans le LRPPN — le logiciel de rédaction des procédures de la police nationale : l’ennemi absolu des policiers de terrain, aussi pratique qu’un bazooka dans les mains d’un sniper — quand son téléphone fixe sonna sur le bureau.

— Servaz, dit-il.

— J’ai un maître Olivier, notaire, qui demande à vous parler, dit le type au standard.

Servaz fouilla dans sa mémoire mais sans parvenir à en extraire le moindre Olivier.

— Passez-le-moi.

— Bonjour, M. Servaz, dit une voix aussi cérémonieuse que celle d’un maître d’hôtel après deux sonneries. Désolé de vous déranger. Ici maître Olivier, notaire à Auch. Vous avez cinq minutes à me consacrer ?

— C’est à quel sujet ? voulut-il savoir.

Il n’avait jamais entendu parler de cette étude.

— Au sujet de l’héritage de votre père, répondit le notaire d’un ton égal.

Il sursauta. Son père ? Il y avait bien longtemps que l’héritage de son père était derrière lui… Près de trente ans, en réalité.

— J’ai pris la succession de maître Saulnier, qui profite d’une retraite bien méritée après quarante ans de bons et loyaux services, expliqua son interlocuteur. Un saint homme, maître Saulnier, un notaire à l’ancienne, quelle perte…, ajouta-t-il, comme si le bonhomme était cané. Mais, enfin, quel désordre aussi dans ses affaires… Bref, on a trouvé des cartons, si vous voyez ce que je veux dire.

Servaz ne voyait pas.

— Il semble que maître Saulnier ait été quelque peu négligent quant à sa façon de gérer les dossiers dont il avait la charge. Parmi les documents que nous avons exhumés, il y a une enveloppe à votre nom, scellée. Où est-ce qu’on peut vous l’envoyer ?

Son front se plissa.

— Une enveloppe à mon nom ?

— Votre prénom plutôt. Dessus, il est écrit « Martin ». L’encre en est un peu effacée mais enfin c’est assez net. Sur le carton dans lequel on l’a trouvée, il était écrit « Servaz ». Rien d’autre à l’intérieur que cette enveloppe oubliée tout au fond. Très romanesque, n’est-ce pas, le coup de la lettre oubliée ? Il n’a pas fallu longtemps pour retrouver votre nom dans nos fichiers : Martin Servaz. C’est bien vous ?

— Oui… Mais ça fait presque trente ans… Comment vous avez réussi à me localiser ?

— Grand Dieu, ce n’est pas un nom très courant dans la région, si vous me permettez. Alors, je me suis dit que ce Martin Servaz-là était sans doute le même que le policier dont ont tant parlé les journaux. Et, ni une ni deux, j’ai tenté ma chance en joignant le SRPJ. Bingo. Vous voyez : on ne fait pas les choses à moitié dans notre étude. Bon, il nous faudrait une adresse…

L’espace d’un instant, il se demanda s’il n’avait pas affaire à un usurpateur ou à un fou.

— Je vais vous rappeler, dit-il. Ensuite, je vous la donnerai.

Un soupir à l’autre bout.

— Très bien. Comme vous voudrez.

Il tapa « maître Olivier Auch » dans Google, composa le numéro.

— Office notarial Asselin et Olivier.

— Maître Olivier, s’il vous plaît. De la part de Martin Servaz.

— Alors, cette adresse ? dit la même voix amusée et cérémonieuse trois secondes plus tard.

Il la lui donna, remercia et raccrocha. Leva la tête. Samira Cheung se tenait sur le seuil. Elle tripotait nerveusement le piercing à sa lèvre inférieure, l’épaule gauche appuyée contre le chambranle.

— Venez voir, patron, déclara-t-elle.

Son ton lui mit la puce à l’oreille. Il la dévisagea. Il connaissait ce regard.

— Le mieux, c’est que je vous montre, ajouta-t-elle.

Il oublia aussitôt maître Olivier, notaire, et l’enveloppe à son nom. Se leva. Samira fit volte-face et il la suivit. Sous le calme apparent, il avait perçu la tension qui l’habitait. Et cette tension était contagieuse. Il le sentit venir : l’irrésistible coup de fouet. L’excitation et la curiosité mêlées. La soif de connaître.

De la dope à poulets…

6.

Jeudi

Jardin

Ils entrèrent dans la pièce qu’elle partageait avec Espérandieu. Le siège de Vincent était vide. Ils contournèrent le bureau de Samira qui s’assit devant son ordinateur, Servaz se pencha par-dessus son épaule et fixa l’écran.

Une page Facebook.

Il reconnut tout de suite le bandeau en haut de la page : une partie de la photo de couverture de La Communiante. Il y avait aussi le portrait d’un homme dans le coin à gauche. Des cheveux blancs ébouriffés, comme un nuage de barbe à papa autour d’un front large et haut, des yeux bleu pâle un brin saillants, un sourire timide. Le type devait avoir dans les cinquante ans et pourtant il gardait une apparence juvénile, presque adolescente dans ses traits.

Le nom était écrit à côté : Rémy Mandel.

Il lut un ou deux posts. Des commentaires de lectures dont Servaz n’aurait su dire s’il s’agissait de romans d’Erik Lang.

— OK. On a affaire à un fan. Quoi d’autre ?

— Ça, dit Samira en cliquant sur la galerie de photos.

Elle les fit défiler. Les premières montraient ce que Rémy Mandel avait mangé au restaurant, ce qu’il avait bu dans un bar et aussi un chat tellement laid que la photo semblait truquée. Apparurent ensuite des couvertures de livre. Toutes appartenaient à des romans d’Erik Lang. Puis, Lang lui-même, en veste de velours tabac, chemise blanche et pochette, une paire de lunettes sur le nez, signant des livres en souriant devant une file de lecteurs. Ils passèrent aux photos suivantes. Lang serrant des paluches, recevant des récompenses, parlant dans des micros, posant au milieu d’autres lecteurs tout sourire. L’attention de Servaz s’accrut. M. Lang en compagnie de monsieur Barbe à papa cette fois. Rémy Mandel était grand. Très grand. Il dépassait l’écrivain d’une bonne tête. Il avait posé sa main sur l’épaule opposée de Lang et son pouce dressé frôlait négligemment le cou de celui-ci, juste en dessous de l’oreille, comme s’il avait envie de le caresser. Un geste amoureux, sans l’ombre d’un doute. Tous deux souriaient à l’objectif — Lang professionnel, Mandel quasi extatique.

Servaz attendit la suite. Le cliché d’après montrait la maison de Lang. Il avait été pris entre les mailles du grillage, exactement à l’endroit — entre le pilier droit et la haie — où il s’était lui-même penché. Cela démontrait à tout le moins un intérêt flirtant avec l’immixtion dans la vie privée et il sentit une démangeaison dans sa nuque. Samira avança. Cette fois, il sursauta. La maison de Lang de nouveau… de nuit… Mais, surtout, cette photo avait été prise de beaucoup plus près.