Bon Dieu ! Il était entré !
Le dernier cliché de la série représentait la bâtisse éteinte et sombre projetant son ombre inquiétante sur le jardin, dans le clair de lune. Servaz se remémora la disposition des lieux et acquit la certitude que Rémy Mandel n’avait pas pu la prendre en zoomant à travers le grillage. Il s’était trouvé à quelques mètres de la maison — pendant que ses occupants dormaient…
— Elles datent d’environ cinq mois, dit Samira, rompant le silence qui s’était installé. Toute cette série a été prise en même temps.
— La nuit où il est entré par effraction dans le jardin donc, commenta Servaz.
— Reste à savoir s’il est revenu depuis.
Il y a deux nuits, voulait-elle dire, mais elle ne le formula pas si ouvertement, peut-être par une sorte de superstition, de prudence élémentaire. Un flic expérimenté connaissait la différence entre les fausses évidences, son envie de sauter aux conclusions et la réalité des faits. Cependant, cette prudence disait aussi autre chose : et si… ? Ils échangèrent un regard qui exprimait cette même incertitude mêlée d’espoir.
— Il faut se renseigner…, commença-t-il, quand il entendit le téléphone sonner dans son bureau. Montre ça à Vincent, dit-il en sortant. Je reviens !
Il passa dans la pièce voisine et décrocha.
— Servaz…
— Commandant, j’ai découvert quelque chose, dit la voix de Lang au bout du fil.
— Comment avez-vous eu ma ligne directe ?
Un silence.
— J’ai quelques relations dans cette ville, vous savez.
Il se laissa tomber dans son fauteuil.
— Je vous écoute.
— On m’a bien volé un objet…
Servaz se redressa sur son siège.
— Le manuscrit de mon dernier roman.
— Expliquez-vous…
— Il se trouvait sur ma table de travail dans mon bureau, près de mon ordinateur. Environ deux cents pages sur les quatre cents prévues. Imprimées. Bien sûr, j’ai plusieurs sauvegardes, mais la version papier a disparu.
— Vous en êtes sûr ?
— Absolument. J’imprime les dernières pages chaque soir et je les pose au même endroit pour les relire le lendemain matin. C’est le premier truc que je fais en prenant mon café. Un échauffement en somme, comme un athlète…
Servaz réfléchit. Son cerveau additionnait deux et deux pour en faire quatre : impossible de ne pas établir de lien entre ce vol et la présence de Mandel — fan intrusif — dans le jardin des Lang quelques mois plus tôt… Se pouvait-il qu’elle fût là, l’explication ? Un vol — mais dû à une tout autre forme d’avidité ? Un vol qui avait mal tourné.
— Vous vous en êtes aperçu quand ? demanda-t-il.
— Ce matin, en m’asseyant à ma table de travail.
— Pourquoi pas hier ?
— Vous êtes sérieux ? Vous pensez vraiment que j’avais l’esprit à écrire hier ?
— Désolé, il fallait que je pose la question, dit-il, confus.
Il remercia et raccrocha. Chercha le numéro du parquet. Il songea à deux fans assassinées il y a vingt-cinq ans et voilà qu’un autre fan surgissait et croisait la route d’Erik Lang. D’après les photos, il avait dans les cinquante ans. Par conséquent, à peu près le même âge que lui et quelques années de plus qu’Ambre et Alice… Que faisait Rémy Mandel il y a vingt-cinq ans ?
7.
Jeudi
Fan
— T’es sûr que c’est ici ?
— C’est l’adresse que nous ont refilée les impôts, répondit Vincent.
Servaz leva la tête et considéra les fenêtres condamnées par des planches, la façade en encorbellement, couverte de tags et de graffitis, et les grandes traces de rouille et d’humidité qui faisaient penser à du rimmel ayant coulé sur un visage.
— Personne ne vit ici, dit-il en attrapant la vieille porte en bois vermoulu qui donnait sur la très étroite rue des Gestes, un boyau en plein cœur du vieux Toulouse, à un jet de pierre de la place du Capitole et de la rue de Rome.
À sa grande surprise, le battant s’ouvrit avec un gémissement plaintif. Il recula d’un pas — il y avait à peine la place pour le passage de deux hommes de front dans cette partie de la ruelle : eût-il fait deux pas en arrière au lieu d’un qu’il se serait cogné à la façade derrière lui — et ils se tordirent le cou pour apercevoir les dernières fenêtres tout là-haut.
— On dirait que c’est encore habité sous les toits, fit remarquer Espérandieu, la nuque cassée. Les volets sont ouverts.
Ils entrèrent dans un couloir vétuste et sombre qui empestait le moisi.
— Cette serrure est neuve, dit Servaz en montrant la porte qu’ils venaient de franchir. Il y a des merdes de souris dans les coins mais pas de gobelets ni de canettes : quelqu’un doit la fermer la nuit.
— Et il y a un nom sur une des boîtes aux lettres, commenta Espérandieu.
Servaz inspecta la rangée de boîtes peintes en vert. Toutes les étiquettes avaient été arrachées sauf une : MANDEL. Écrit à l’encre bleue. Il souleva le rabat : des prospectus à l’intérieur. Ils se regardèrent. Observèrent l’escalier en bois, tout aussi branlant que le reste de la bâtisse.
— M’étonnerait qu’on trouve un ascenseur, dit son adjoint.
Chaque marche gémissait et la rampe de fer remuait tellement qu’ils prirent grand soin de ne pas s’appuyer dessus. Parvenu au dernier palier sous les toits, Servaz examina l’unique porte. Une serrure et un verrou. Pas d’œilleton ni de sonnette. Il colla son oreille au battant. Entendit le bourdonnement d’une télé en sourdine. Consulta sa montre. 10 h 43. Il cogna.
Des pas de l’autre côté. On baissa le volume de la télé puis on tira le verrou hors de sa gâche, le battant s’entrouvrit. Deux grands yeux étonnés et mobiles.
— Oui ?
— Rémy Mandel ?
— Euh…
— On peut entrer ? dit Servaz en élevant sa carte devant l’ouverture.
Mandel cherchait visiblement une réponse qui lui aurait permis de les laisser sur le palier, n’en trouva pas et s’écarta à contrecœur. Servaz franchit le seuil et il pinça aussitôt les narines quand des relents d’urine de matou, de moisissure, de sueur vinaigrée et une demi-douzaine d’autres effluves, dont certains difficiles à identifier, les chatouillèrent. Le résultat n’était pas si éloigné de la puanteur d’une poubelle qu’on ouvre après y avoir laissé macérer pendant quelques jours fruits, légumes, restes de nourriture, viande et poisson. Servaz vit les rideaux verts tirés sur les fenêtres, la pénombre verte, le désordre. Le fan d’Erik Lang était grand — pas loin de deux mètres — et Servaz leva son regard vers le géant.
— Vous savez pourquoi on est là ?
Les épaules voûtées, Mandel fit non de la tête. Il émanait de lui une très curieuse impression : l’homme qu’ils avaient devant eux évoquait un enfant grandi trop vite et prématurément vieilli. Comme sur la photo aperçue sur Facebook, sa chevelure blanche et laineuse ressemblait à un nuage de barbe à papa autour de son haut front bombé, la peau de ses joues était laiteuse, piquée de courts poils blancs semblables à des piquants ou à des cure-dents plantés dans de la pâte à modeler, sa petite bouche rouge comme un fruit.
— Un fan comme vous est au courant, j’imagine, de ce qui est arrivé à Erik Lang ?