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Mandel passa un bout de langue rose sur ses lèvres gercées. Ses yeux profondément enfoncés dans leurs orbites roulant nerveusement entre des paupières bistre, il hocha la tête. Il n’avait toujours pas prononcé un mot.

— Vous êtes muet, M. Mandel ?

Le grand fan s’éclaircit la gorge.

— Hmm… Non…

— Non, vous n’êtes pas au courant ?

— Hmmm… si, je suis au courant et… hmm… non, je ne suis pas… muet.

Un futon occupait une partie de la pièce, une kitchenette l’autre. Sous le plafond en pente qui s’écaillait, Servaz avisa des bouteilles de bière Hoegaarden vides et des piles d’assiettes sales sur le comptoir de la cuisine, des tapis dépareillés qui se chevauchaient au sol et des tas de vêtements chiffonnés et de magazines sur le futon. Mandel semblait dormir sans même débarrasser sa couche du bazar qui l’ensevelissait. La lueur d’une télé branchée sur une chaîne d’information faisait vibrer la pénombre, les échanges entre les journalistes formant un bourdonnement quasi infrasonore. Le policier sentit quelque chose se frotter contre ses jambes et il baissa les yeux. Le chat laid aperçu sur Facebook. Tigré de roux, de blanc et de noir, mais doté d’un pelage plein de trous pareil à une moquette défraîchie, le museau aplati comme celui d’un boxeur, un œil fermé, l’autre recouvert d’un voile translucide, l’animal se mit à ronronner contre lui tel un moteur deux temps, et Servaz ne put s’empêcher de trouver sa laideur singulièrement attachante.

Quand il releva la tête, le chat toujours dans ses jambes, il surprit le regard de Mandel posé sur lui.

— Mais… hmm… comment vous savez que je suis fan d’Erik Lang ?

Servaz le fixa.

— Pourquoi ? Vous ne l’êtes pas ?

— Si, mais…

— C’est pour ça que nous sommes ici, Rémy, répondit-il, et il vit Rémy Mandel blêmir.

On eût dit que le même voile qui recouvrait l’unique œil de son chat était passé sur son regard.

— Martin, dit Vincent, qui s’était avancé jusqu’à un placard encastré dans le mur, entre la kitchenette et le futon, et l’avait ouvert pendant qu’ils parlaient.

— Ne touchez pas à ça ! cria Mandel.

— Du calme, Rémy, articula Servaz en fixant la robe de communiante punaisée au fond du placard, au-dessus de ce qui évoquait fortement un autel constitué d’une bibliothèque basse surmontée de deux grandes chandelles fichées dans des porte-bougies et de photos dans des cadres.

Il s’avança à son tour vers le placard-autel, Mandel sur ses talons. Les photos encadrées le représentaient en compagnie de Lang, les deux hommes se serrant la main dans des salons du livre, des festivals et des librairies. Au fil des ans, ils vieillissaient ensemble mais, alors que c’était l’écrivain le plus ancien, c’était le fan qui semblait vieillir le plus vite. On devinait une certaine familiarité entre eux — celle d’un auteur habitué à retrouver chaque année son plus vieux fan et lui étant reconnaissant de cette fidélité. Servaz se fit la réflexion qu’avec leurs livres les écrivains entraient dans l’intimité de chaque foyer. Pour certains lecteurs, ils tenaient même lieu, à leur insu, de membre supplétif de la famille, d’oncle d’Amérique, d’ami de longue date qui, si la carrière de l’écrivain se prolongeait sur plusieurs décennie, finissait par faire partie intégrante de leur vie. Il y avait aussi plusieurs coupures de presse punaisées au mur, autour de la robe. Toutes jaunies et craquelées. L’une d’entre elles en particulier attira son attention, car, à l’époque, il l’avait lue et relue : « AFFAIRE DES COMMUNIANTES : ERIK LANG LAVÉ DE TOUT SOUPÇON ». Un article paru en 1993 dans La Dépêche.

Servaz contempla la robe blanche. Une croix de bois pendait par-dessus, son cordon de cuir passé sur un gros clou. Depuis combien de temps Mandel avait-il ce reliquaire dans sa turne ?

— Vous vivez ici depuis longtemps ?

Mandel lui lança un coup d’œil méfiant.

— Depuis tout petit. Mes parents ont vécu là, puis ma mère quand mon père est mort, et aujourd’hui c’est mon tour…

— On dirait bien que vous êtes le dernier occupant de cet immeuble.

Les yeux du fan cillèrent.

— Le propriétaire l’a vendu à des investisseurs qui veulent en faire un hôtel de luxe — à cause de la situation — il y a deux ans. On a tous reçu notre congé et tout le monde est parti. Tout le monde sauf moi. J’ai toujours vécu ici, j’ai toujours payé mon loyer, comme mes parents avant moi. Mais l’affaire est passée au tribunal et j’ai reçu un commandement d’expulsion. La trêve hivernale se termine et ils me mettront bientôt dehors.

Espérandieu était penché sur la bibliothèque. Il manipulait les livres et Servaz remarqua que cela rendait Mandel nerveux. Ses yeux clignotaient et allaient de Servaz à son adjoint.

— Vous êtes fan depuis longtemps ?

— Depuis son premier roman…

— La Communiante ?

Mandel surveillait Espérandieu du coin de l’œil. Il secoua la tête.

— Non, non, ça, c’est le troisième. Le Cheval sans tête est le premier. Ensuite, il y a eu Triangle, et puis La Communiante.

Ces bouquins avaient plus de trente ans et Mandel en parlait encore avec une émotion à fleur de peau.

— Combien de romans en tout ?

— Vingt-sept sous le pseudonyme d’Erik Lang et quatre — des romans de terreur — sous son vrai nom : Sándor Lang.

— Vos préférés ? demanda Servaz qui avait senti que le sujet le détendait un peu.

— Difficile à dire. Je les aime tous. La Communiante, bien sûr. Peut-être Deuils de cire et Nénuphars noirs

Servaz capta un mouvement à la limite de son champ de vision. Espérandieu s’était redressé.

— Martin, viens voir.

Il s’approcha. Vincent tenait une grosse chemise cartonnée entre ses mains. Son adjoint souleva la couverture. Il s’inclina et écarquilla les yeux : dans l’ombre et à cause de sa presbytie, les caractères imprimés étaient flous. Il sortit ses lunettes et lut « Chapitre 1 » en haut de la première page. Vit le volumineux paquet de feuillets en dessous : ils avaient trouvé le manuscrit d’Erik Lang.

Assise devant son écran, Samira Cheung tripotait le piercing à sa lèvre inférieure en inspectant la page Facebook de Rémy Mandel. Elle avait recensé les groupes auxquels il appartenait, pour la plupart des groupes ouverts de lecteurs — et exclusivement des lecteurs de romans policiers, à l’exception d’une phalange de mordus de S-F. Elle avait passé en revue les publications déjà existantes sans rien noter d’intéressant, activé les notifications pour être informée des prochaines et gardé le seul groupe fermé, Le Cœur révélateur, pour la fin.

Elle cliqua sur Rejoindre ce groupe pour envoyer une demande d’inscription aux administrateurs mais — puisqu’il s’agissait d’un groupe privé — elle devrait attendre qu’ils l’acceptent avant de pouvoir interagir avec les autres membres. Elle en profita pour aller se chercher un café. Quand elle revint, Samira vit qu’elle avait un nouveau message dans Facebook Messenger. Elle se laissa tomber sur sa chaise et fit tourner son piercing autour de sa lèvre inférieure avec sa langue avant de l’ouvrir.

Chère Samira,

Nous sommes heureux de t’accueillir au sein de notre communauté des membres du Cœur révélateur. Ici, il n’est question que de thrillers, de romans noirs et de romans policiers. Si tu préfères les feel good books et le porno soft, passe ton chemin.