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Cependant, ne devient pas membre du Cœur révélateur qui veut. Ici, nous n’acceptons que de vrais connaisseurs. Il va donc te falloir démontrer tes aptitudes. Es-tu prête ?

Père Brown, administrateur

Elle mata l’écran, incrédule. C’était quoi, ça ? Samira s’envoyait des romans policiers depuis l’âge de douze ans, à raison d’une quarantaine de titres par an. Père Brown était une référence évidente à l’œuvre de G.K. Chesterton. Elle hésita pendant trois secondes, puis sourit largement. Très bien, allons-y, Père Brown. Elle balança une réponse aussi laconique que possible :

[Oui]

La première question ne tarda guère :

[Q. Qu’est-ce que Le Cœur révélateur ?]

— Hé hé ! s’exclama-t-elle avant de répondre sans hésiter :

[R. Une nouvelle d’Edgar Allan Poe]

Père Brown ne roupillait pas car la deuxième question arriva aussitôt :

[Q. Qui fut appelé l’Ogre de Milwaukee ?]

[R. Jeffrey Dahmer]

[Q. C’était facile. Un peu plus difficile à présent. Quel nom de personnage signifie « refaire une lecture » en anglais ?]

Elle commençait à trouver ce petit jeu marrant. Surtout avec Google pour l’aider. Mais elle se doutait bien que viendrait un moment où les réponses ne seraient pas aussi fastoches :

[R. Ripley, de Patricia Highsmith]

[Q. Excellent. Qui est l’auteur de ce cryptogramme ?]

Elle sourit derechef. Merde, Père Brown, t’es un sacré rigolo.

[R. Le Tueur du Zodiaque]

Le message suivant n’était pas une question :

[Tu t’en sors très bien. Bravo. Voyons la suite.]

Fuck you, pensa-t-elle. Envoie la sauce, gros malin.

[Q. Quel nom en quatre lettres désigne à la fois un musicien de rock et un personnage de polar ?]

Ah, ah, pensa-t-elle. Ce Père Brown doit être un masturbateur compulsif.

Il lui fallut cependant réfléchir une dizaine de secondes avant de trouver la réponse, et la réaction fut immédiate :

[T’es rapide, dis donc. Encore deux questions et tu seras admise au Walhalla. Accroche-toi.]

[Suis prête. Feu à volonté.]

[Q. Quel roman a une première partie intitulée « Les chagrins de la police » ?]

Zut. Un petit détour par Google et elle revint avec la réponse.

[R. Balzac, Une ténébreuse affaire]

Samira sortit une tablette de chocolat noir de son tiroir, croqua un carré. Selon certaines études, le chocolat noir contenait deux fois plus d’antioxydants que le thé noir et quatre fois plus que le thé vert.

[Q. Attention, la dernière : quel meurtrier de papier a un nom de pinard ?]

Elle fronça les sourcils. Putain, c’était quoi, cette question débile ? Non, sans déc. Un nom de vin ? Elle ne buvait pas de vin ! Rien que des alcools forts et du café. Elle tripota son piercing. Bon Dieu, c’était qui les membres de ce club ? Des adeptes de la branlette intellectuelle ? Des rats de bibliothèque ?

Elle croqua un nouveau carré. Elle avait aussi envie de s’en griller une.

Quel meurtrier de papier a un nom de pinard ?

Et merde.

— Rémy, vous avez une explication ? dit Servaz.

Mandel se mordait la lèvre comme un gamin pris en faute. Servaz croisa son regard. Des yeux de cerf aux abois cerné par la meute, roulant follement au fond des orbites grises, tandis que son cerveau cherchait une issue.

— Selon Erik Lang, on lui a volé son manuscrit… Vous avez volé le manuscrit de Lang, Rémy ?

Le géant secoua vigoureusement la tête, mais sans ouvrir la bouche.

— Alors, comment se fait-il qu’il ait atterri ici ?

— … cadeau

Il avait parlé si bas que Servaz avait d’abord compris « radeau ».

— Hein ?

— M’en a… hmm… fait cadeau…

— Qui ça ?

Erik… monsieur… Lang…

Servaz laissa passer un long silence avant de demander :

— Vraiment ? Dans ce cas, pourquoi nous a-t-il dit qu’on le lui avait volé ?

Rémy Mandel haussa les épaules avec une mimique presque comique.

— Sais pas…

— Pourquoi Erik Lang vous aurait-il fait cadeau d’un manuscrit même pas terminé, Rémy ?

— … fidélité

Encore un mot marmonné, incompréhensible.

— Quoi ?

— Hmm… pour me remercier de ma fidélité, articula le géant en déglutissant. Suis son… hmm… plus vieux fan.

— Mais il travaillait sur ce texte.

— Il avait… Il avait des sauvegardes… C’est rien qu’une impression…

— À quelle occasion vous en a-t-il fait cadeau, Rémy ?

Le géant resta muet. Manifestement, il n’avait pas de réponse à cette question. Servaz examina la première page, celle qui s’intitulait « Chapitre 1 ».

— Il n’est même pas dédicacé, fit-il remarquer.

Nouveau haussement d’épaules.

— Vous savez ce que je crois ? Je crois que vous l’avez volé, Rémy. La nuit où vous êtes entré chez les Lang. La nuit où vous avez frappé Erik Lang, puis sa femme dans le vivarium. Pourquoi vous avez libéré les serpents, Rémy ?

Mandel lui jeta un regard horrifié.

— Cadeau ! Cadeau !

Le géant était de plus en plus agité.

— Du calme, Rémy. Du calme, dit Servaz qui commençait à se demander s’ils n’auraient pas dû venir en nombre pour l’appréhender.

Il jeta un coup d’œil à Espérandieu, qui paraissait penser la même chose que lui. Dans cet espace réduit, si Mandel se jetait sur eux, il allait faire du grabuge avant qu’ils parviennent à le maîtriser. Servaz fit pourtant un pas pour se placer entre le fan et la porte et lui interdire toute fuite de ce côté. Un tressaillement parcourut le grand corps de ce dernier tandis que son expression se faisait de plus en plus inquiète.

— Du calme, Rémy, répéta Servaz doucement. Vous allez nous accompagner à l’hôtel de police, d’accord ? On a quelques questions à vous poser.

Il fut frappé par le changement soudain de physionomie du géant. Comme si toute angoisse l’avait quitté d’un seul coup, il sembla brutalement résigné, sans force, éteint. On eût dit un sportif qui se relâche après un effort violent. Mandel ferma les yeux, respira, hocha la tête.

Servaz sortit lentement les menottes.

— Rémy Mandel, à compter de ce jeudi 8 février, 11 h 03, vous êtes placé en garde à vue.