— Rémy Mandel, vous êtes placé en garde à vue pour une durée de vingt-quatre heures renouvelable à compter de ce jour 8 février, répéta Servaz dans les bureaux du SRPJ. Vous avez le droit de voir un médecin, le droit de faire prévenir un membre de votre famille. Vous avez aussi le droit de ne rien dire, et le droit de demander l’assistance d’un avocat, ajouta-t-il en glissant très rapidement sur cette dernière partie. Cette audition est filmée par la petite caméra que vous voyez là. Il va vous être fourni un repas et une boisson. Est-ce que vous vous sentez bien ? Est-ce que vous avez besoin d’un médecin ? Est-ce que vous avez soif ? Est-ce que vous avez des allergies alimentaires ?
Quelques minutes plus tôt, il avait informé le parquet par téléphone. Il avait délibérément noyé la seule question importante — voulait-il oui ou non la présence d’un avocat ? — sous un flot de questions annexes. Mais Rémy Mandel semblait plutôt à l’ouest.
— Vous avez compris ? insista-t-il.
Le géant opina.
— Vous avez besoin de quelque chose ?
Il fit non de la tête. Servaz respira. Samira fit irruption dans son bureau.
— Vous avez deux minutes, patron ?
Il regarda sa montre.
— Deux minutes, pas plus, la GAV a commencé.
Il appela Espérandieu et lui demanda de tenir le fan à l’œil : on avait déjà vu des gardés à vue sauter par une fenêtre, même d’un deuxième étage.
— J’ai une question à laquelle je ne sais pas répondre, dit-elle en lui montrant l’écran de son ordinateur.
— Laquelle ?
— Quel meurtrier de papier a un nom de pinard ?
— Hein ?
Elle la répéta. Il la fixa, incrédule.
— Tu as interrompu la GAV pour me demander de t’aider à répondre à un quizz ?
Samira Cheung soupira.
— Il ne s’agit pas d’un quizz mais d’un test pour accéder à un groupe fermé sur Facebook auquel Mandel appartient. J’essaie de déterminer s’il a interagi la nuit où Amalia Lang est morte. Mais pour ça, il faut d’abord que je réussisse à entrer.
Servaz réexamina la question. Puis il s’assit à la place de Samira et pianota la réponse. Un message leur parvint dix secondes plus tard.
Félicitations ! Te voilà membre du Cœur révélateur !
Il allait franchir le seuil du bureau en sens inverse quand elle l’interpella.
— Attendez, patron…
Il se retourna. Samira était penchée sur son écran. Il revint vers elle.
— Rémy Mandel a publié deux posts dans le groupe Le Cœur révélateur la nuit et à l’heure approximative où a été tuée Amalia Lang… Et il a échangé à plusieurs reprises au cours des heures suivantes…
— Et depuis ?
— Rien, on dirait.
— Belle coïncidence… Ça ressemble fort à une façon de se fabriquer un alibi, ça, non ? Est-ce qu’il aurait pu le faire depuis son portable ?
— Bien sûr.
— Il faut voir si son appareil a borné le relais qui dessert Vieille-Toulouse.
Samira marmonna un juron. Elle pianota sur son clavier et, la seconde suivante, elle était connectée à la PNIJ, la plateforme nationale des interceptions judiciaires, l’interface pour les écoutes et les réquisitions aux opérateurs. Développée pour un coût total de cent cinquante millions d’euros par un géant de l’électronique spécialisé dans l’aéronautique, la défense et le transport terrestre, la plate-forme — dont l’usage au sein des services de police était devenu obligatoire depuis le 12 septembre dernier — ne cessait de faire tourner ses utilisateurs en bourrique par ses dysfonctionnements. Le plus bel exemple à ce jour étant ce suspect placé sur écoute par les Stups qui avait été tout étonné d’entendre sur son propre téléphone la conversation qu’il venait d’avoir. Le seul point positif était les réquisitions aux opérateurs pour obtenir une facture détaillée ou une géolocalisation, lesquelles s’opéraient en trois clics avec réponse dans la demi-heure qui suit.
— Il aurait aussi pu les programmer, dit-elle sans cesser de pianoter. Je vois ici qu’il est dans la liste des modérateurs.
— Quoi ?
— Les posts : il aurait pu les programmer.
— Tu peux vérifier ?
— Je ne sais pas… Il me faudrait ses codes mais, même comme ça, s’il a désactivé les notifications concernant le groupe et la publication programmée, on ne verra rien. Je peux toujours demander à la direction technique de regarder. On a son ordinateur et son portable. Mais je ne suis pas sûre qu’ils puissent avoir l’info si facilement — Facebook, c’est opaque, ils répondent quand ça leur chante — ni que cela impacte le disque dur. À mon avis, non…
Elle décrocha son téléphone. Servaz sortit dans le couloir et attrapa le sien pour appeler Erik Lang.
— On a retrouvé votre manuscrit…
— Quoi ? Où ça ?
L’écrivain paraissait stupéfait.
— Chez un fan. Rémy Mandel, ça vous dit quelque chose ?
— Oui. Bien sûr.
— Il prétend que vous lui en avez fait cadeau.
Un silence à l’autre bout.
— Il ment. (Une pause.) Si c’est lui qui était chez moi l’autre nuit, c’est donc lui qui a frappé ma femme. Vous allez l’arrêter ?
— Il est en garde à vue. On vous tiendra au courant…
— Vous allez le déférer devant un juge ?
— Il est en garde à vue, répéta Servaz qui se souvint qu’on n’avait volé ni les bijoux ni les montres de luxe. M. Lang, à combien vous estimeriez vos bijoux et vos montres ?
— Aucune idée…
— J’ai juste besoin d’un ordre de grandeur.
— Disons, dans les cent mille euros au bas mot. Peut-être plus… Pourquoi ? Ils n’ont pas été volés…
— Merci, dit-il et il mit fin à la communication.
Il revint dans son bureau. Mandel mangeait un sandwich. Il dévorait avec une concentration étonnante compte tenu des circonstances. Servaz s’assit derrière son ordinateur et mit en route la caméra.
— Rémy, M. Lang affirme que vous mentez, qu’il ne vous a pas fait cadeau du manuscrit.
Le grand fan lui jeta un regard chafouin.
— C’est lui qui ment…
Ceci d’une voix si ténue qu’il n’avait pas l’air d’y croire lui-même.
— Où étiez-vous dans la nuit de mardi à mercredi vers 3 heures du matin ?
— Chez moi…
— Vous dormiez ?
— J’étais sur mon… hmm… ordinateur… je m’endors tard…
— À quelle heure ?
— 3 heures… 4 heures… 5… ça dépend…
— De quoi ?
— De rien… des gens avec qui je discute.
Samira entra et s’approcha de Servaz. Elle lui murmura quelque chose à l’oreille. Il regarda le fan. Elle venait de lui confirmer qu’il leur était impossible de déterminer si Mandel avait programmé ou non les posts cette nuit-là. Il décida d’y aller au flan.
— Rémy…
— Oui ?
— Pourquoi avez-vous programmé ces posts sur Facebook dans le groupe du Cœur révélateur ?
— Quels posts ?
— Ceux qui ont été publiés hier à 3 h 15 du matin mais que vous avez programmés en réalité bien plus tôt… Si vous étiez chez vous à cette heure-là, vous n’aviez nul besoin de le faire.
Le géant hésita.