Et pourquoi la femme de Lang était-elle si maigre et son estomac si petit ? Pourquoi avait-on ouvert les cages des serpents et laissé la porte ouverte ? Il se rendit compte que, depuis qu’il avait découvert la tenue de communiante, la veille, l’inquiétude ne le lâchait plus.
Ils se garèrent sur le parking du centre commercial, qui affichait fièrement ses cent boutiques et ses six restaurants, à l’est de l’agglomération toulousaine.
Servaz eut un petit sourire en coin en descendant de voiture : il avait déjà repéré plusieurs caméras. Ils pénétrèrent dans la galerie et demandèrent à voir le chef de la sécurité au vigile près de l’entrée. L’homme engoncé dans un costume trop petit les conduisit dans un bureau sans fenêtres où une autre armoire à glace au costume tout aussi étriqué considéra leurs cartes avec dédain.
— On a besoin de voir les enregistrements des caméras du parking, dit Servaz d’emblée.
Le chef de la sécurité fronça les sourcils.
— Pourquoi vous voulez les voir ?
— On n’a pas à vous le dire, rétorqua Espérandieu.
— On enquête sur une affaire de meurtre, lâcha Servaz. On pense que le meurtrier s’est peut-être trouvé sur votre parking.
Il savait d’expérience que, quand on voulait obtenir la collaboration d’un témoin, mieux valait lui donner l’impression qu’il était important pour l’enquête. Le visage du chef de la sécurité s’illumina.
— Ah, ça, alors, c’est quelque chose ! Une affaire de meurtre…, répéta-t-il comme s’il savourait les mots.
Il décrocha son téléphone.
— Nicolas, tu peux venir ?
Deux minutes plus tard, un jeune homme aux allures de geek qui paraissait le frère jumeau d’Espérandieu avec sa mèche rebelle balayant son front entra dans la pièce et adressa un laconique « salut » à la cantonade avant de s’avancer vers le chef de la sécurité.
— Ces messieurs sont de la police, annonça celui-ci. Ils enquêtent sur une affaire de meurtre, insista-t-il gravement. L’assassin s’est peut-être trouvé sur le parking. Ils ont besoin de voir les enregistrements des caméras de surveillance.
Le jeune geek pivota vers Servaz et Espérandieu, écarta la mèche devant ses yeux, les dévisagea.
— Suivez-moi, dit-il.
Ils ressortirent à la queue leu leu, franchirent les portillons, se faufilèrent entre des caddies pleins et des rayons de surgelés, franchirent une porte entre le rayon viandes et le rayon produits laitiers, longèrent un couloir puis une salle de repos vitrée avec des chaises et des distributeurs de boissons et pénétrèrent finalement dans une autre pièce sans fenêtre.
Deux bureaux, des écrans d’ordinateur, une affiche de Star Wars, une autre de Big Bang Theory, de toute évidence épinglées par leur guide, qui se tourna vers Vincent — sans doute reconnaissait-il en lui un congénère —, ses yeux noisette et vifs pétillant de curiosité.
— Voilà. C’est ici que toutes les images arrivent, déclara-t-il.
— Combien de caméras sur le parking devant l’entrée ? demanda Espérandieu.
— Huit. Trois dômes et cinq tubes. Caméras de surveillance IP…
— Infrarouge ?
— Non. Pas la peine. Toutes nos caméras sont équipées de leds. On peut voir jusqu’à zéro lux. La seule différence, c’est que les enregistrements de jour sont en couleur, ceux de nuit en noir et blanc…
— L’enregistreur est un NVR ?
Servaz était largué.
— Bien sûr. Relié par câble Ethernet à une box, pour qu’on puisse visionner les vidéos de n’importe où à partir de son téléphone… Vous cherchez quoi ?
— Les images de la nuit du 6 au 7 février, dit Vincent, vers 3 heures du matin.
Servaz vit la lueur dans le regard du gamin — et son sourire : participer à une enquête de police, c’était autrement excitant que la routine de la vidéosurveillance.
— Hmm. Il s’est passé quoi ? Quelqu’un a été tué sur le parking ?
— C’est secret, dit Espérandieu, et les paupières du geek se plissèrent de frustration.
— OK… Les images sont sur ce disque dur. Mille Go. Trente jours d’enregistrement. Je vais vous mettre les huit caméras en parallèle en mosaïque, dit-il. Si l’une d’elles vous intéresse plus particulièrement, on la passera en plein écran, d’accord ?
— Merci.
Le jeune homme effectua la manipulation. Les images étaient assez nettes malgré la faiblesse de l’éclairage, mais on ne voyait guère que des emplacements vides et des marquages au sol avec, sur certaines, le grand bâtiment plat de la galerie commerciale et de l’hypermarché en arrière-plan, sa robuste grille losangée baissée sur les portes vitrées de l’entrée. Tout était rigoureusement immobile.
Servaz regarda l’heure défiler dans le coin. 3 : 05, 3 : 06, 3 : 07…
Rien ne bougeait. Pas même un matou à l’horizon. Puis, à 3 : 08, une paire de phares apparut au bout d’une allée. Elle se rapprocha et une DS4 au toit blanc se gara sous l’une des caméras. Servaz sentit son pouls accélérer. Merde, Mandel avait dit vrai. Le conducteur éteignit ses phares.
3 :09.
3 :10.
Rien ne se passait. Ils distinguaient le toit et le pare-brise de la voiture sur un plan. Une vague silhouette au volant sur un autre.
— On peut mettre cette séquence-ci plein écran et la repasser au ralenti ? demanda-t-il.
— Depuis l’apparition des phares ?
Il entendit l’excitation dans la voix du jeune geek.
— Oui, s’il vous plaît.
Les phares repartirent en marche arrière, disparurent, puis refirent le même trajet à vitesse réduite, occupant tout l’écran, cette fois.
— Arrêt sur image, dit soudain Servaz.
L’image se figea, comme gelée, au moment où la DS4 virait pour se garer. Ils distinguaient nettement une casquette, des lunettes noires derrière le volant.
— On peut avoir une impression ?
— Une copie numérique plutôt, rectifia Espérandieu. Sur clef USB. C’est possible ?
— Bien sûr.
— La direction technique pourra peut-être obtenir une meilleure résolution, expliqua son adjoint.
Servaz sourit et hocha la tête en signe de compréhension.
— Revenez à la mosaïque et continuez, dit-il.
À 3 : 11, une deuxième paire de phares fit son apparition sur plusieurs plans, se rapprocha d’une des caméras, glissa sous une autre et s’en éloigna, imitant le trajet de la DS4 à côté de laquelle elle vint se garer. Une Seat Ibiza.
Mandel…
— Ce plan-ci, dit Servaz. Plein écran.
Le jeune homme obtempéra.
— Plan fixe, dit le flic.
On ne discernait pas les traits du géant mais on voyait bien que son crâne touchait le toit de la voiture trop petite pour lui. Servaz fixait l’écran à s’en crever les yeux.