— Continuez.
Le fan coupa à son tour ses phares. Les deux hommes abaissèrent leurs vitres — Mandel la vitre passager, l’autre la vitre conducteur. Ils durent se parler car les lèvres de Mandel bougeaient dans la pénombre, puis l’autre homme passa le bras par sa portière. Ils ne virent pas ce qu’il avait jeté mais, l’instant d’après, une source lumineuse éclaira l’habitacle de la Seat Ibiza et le profil de Mandel apparut nettement.
— Arrêt sur image… Copie… Continuez…
Tout se passa comme Mandel l’avait décrit. Il examina ce qui se trouvait sur le siège passager, fit un signe à son voisin, éteignit la lumière intérieure ; la DS4 ralluma ses phares, qui illuminèrent un grand panneau publicitaire devant elle, amorça une marche arrière, vira et repartit.
— Maintenant ! s’exclama Servaz. Arrêt sur image !
La voiture s’immobilisa brusquement, comme stoppée en plein élan. Filmée par l’arrière et légèrement de haut.
— Zoom, ordonna-t-il. Descendez… Grossissez…
Ils avaient compris où il voulait en venir : la plaque d’immatriculation envahit l’écran.
9.
Jeudi
La forêt
Le soir commençait à descendre tandis qu’ils roulaient vers l’ouest puis le sud, le long de l’A64 — la « Pyrénéenne » —, et Servaz ne put s’empêcher de se tendre, comme chaque fois qu’il empruntait cette autoroute en direction des montagnes.
Des images naissaient et disparaissaient dans son esprit : un institut psychiatrique au fond d’une vallée, une colonie de vacances au milieu des bois et de la neige, un sinistre club de violeurs d’enfants, une avalanche, un château blanc, un cheval décapité… Il n’oublierait jamais cet hiver 2008–2009. Il avait parfois l’impression qu’il était vraiment né en tant que flic cet hiver-là. Et son estomac ne cesserait jamais de se nouer à l’approche de ces sommets, de ces confins.
Ils quittèrent l’autoroute à la hauteur de Saint-Gaudens et poursuivirent cap au sud, droit sur les cimes, s’enfonçant dans une campagne sans neige, mais quadrillée de champs, de bois, de routes, de villages réduits à deux ou trois maisons, avec parfois une église depuis longtemps désertée jouxtant un cimetière tout aussi délaissé et une rivière qu’ils franchissaient rapidement et qui murmurait dans le soir. Mais toujours, fermant l’horizon au-delà de la houle des collines, dressée dans le ciel s’assombrissant, l’impressionnante barrière : primitive, sauvage, convulsive, la masse pierreuse semblait les défier — et Servaz la regardait approcher en même temps que la nuit avec une appréhension qui grandissait.
Les villages défilèrent. Rieucazé. Lespiteau. Soueich. Aspet. Puis la route se mit à grimper et s’étrécit, bordée de parapets de pierre et surplombée par de grandes pentes obscurcies de hautes sapinières qui cachèrent le ciel et firent tomber sur eux une pénombre précoce, tandis qu’ils s’enfonçaient toujours plus avant dans le mystère.
— On est encore loin ? demanda-t-il, la boule au ventre.
L’immat avait parlé : le propriétaire de la DS4 s’appelait Gaspard Fromenger. Selon le service des cartes grises et les impôts, il dirigeait une entreprise forestière basée à Salies-du-Salat. Ils avaient joint le siège social et on leur avait expliqué que M. Fromenger était dans la montagne avec ses équipes, en train d’exploiter une coupe au fond d’une vallée à la frontière de la Haute-Garonne et de l’Ariège. En gros : le bout du monde…
— Une dizaine de kilomètres, répondit Espérandieu tandis qu’ils longeaient un torrent aux eaux turbulentes et rapides.
L’estomac de Servaz appréciait de moins en moins les virages. Ici tout n’était que cols — qu’on appelait des ports —, ponts, passages, franchissements, gaves, nestes, lacets. On ne circulait pas : on louvoyait, on serpentait, on s’élevait et on descendait — à la manière des navigateurs et des explorateurs du XIXe siècle.
Une ultime et rude montée parmi les conifères et les fougères, et Espé coupa le moteur. Servaz entendit les eaux du gave en contrebas lorsqu’il descendit, et un air froid et humide se plaqua sur sa figure. De chaque côté se levaient les flancs abrupts de la montagne, couverts de troncs immenses qui s’élançaient vers le ciel de plus en plus sombre et que les phares illuminaient à leur base. Levant les yeux vers la cime des arbres, il vit une lune irréelle briller entre les sapins, bien que, plus bas, il distinguât les derniers feux du crépuscule.
Il faisait froid. Il referma la fermeture Éclair de son anorak, aperçut des plaques de neige, pareilles à des mycoses blanches, sur la pente. La forêt n’était pas silencieuse. Elle résonnait du bruit des machines, de cris et de sifflets. Le vacarme provenait de plus haut. Un sentier partait juste devant eux, creusant une large trouée qui grimpait droit parmi les sapins, labourée d’énormes traces de pneus. Un écriteau interdisait d’aller plus loin, mais ils le dépassèrent et commencèrent à escalader la pente très raide au milieu des ornières.
Ils avaient allumé leurs torches et le faisceau de leurs lampes se mit à danser en pleine forêt. Ils n’avaient pas fait cent mètres qu’une silhouette surgit d’entre les arbres en agitant les bras et descendit vers eux à grandes enjambées, bondissant par-dessus les fondrières.
— Vous n’avez pas vu le panneau ? C’est interdit de passer par ici ! Vous devez rebrousser chemin !
L’homme portait un casque de protection orange fluo et une combinaison de même couleur. Ils sortirent leurs cartes.
— Écoutez…, dit-il, c’est dangereux ici. On ne peut pas assurer votre sécurité.
— C’est vous, Gaspard Fromenger ?
L’homme fronça les sourcils sous son casque.
— Non. Pourquoi vous le… ?
— Conduisez-nous à Gaspard Fromenger.
Le forestier hésita tout en lissant sa barbe, regarda autour de lui comme si la réponse pouvait venir de la forêt, haussa les épaules et fit demi-tour.
— Suivez-moi.
Ils le suivirent. D’abord sur le sentier, ensuite à travers bois. C’était facile de progresser dans cette haute futaie régulière où les branches basses avaient été élaguées afin d’obtenir des troncs lisses et où l’essentiel des autres végétaux était constitué de fougères et de ronces. L’air sentait le bois coupé, la résine, les aiguilles de sapin, la terre et la neige fraîche. Et aussi l’âcre odeur des gaz d’échappement crachés par les machines, dont les grondements emplissaient la forêt, en même temps que les appels et les contre-appels des bûcherons.
Tout à coup, elle frémit, un craquement sinistre se fit entendre, suivi d’un grand froissement de feuillages, et un tronc s’abattit quelque part.
Ils parvinrent à l’endroit où se tenaient la plupart des hommes. Servaz entrevit des tracteurs perchés sur d’énormes roues crénelées, des remorques et des grues, tels des animaux de métal rassemblés dans l’incendie des phares. Une meute mécanique au cœur de la forêt. Tous les bûcherons portaient le même casque et la même combinaison.
— Lequel d’entre vous est Gaspard Fromenger ? lança Servaz.
Un des hommes montra un point plus haut.
— Gaspard est avec l’abatteuse. Je vous déconseille de vous approcher.
— Il ne peut pas s’arrêter ? gueula-t-il pour couvrir le vacarme.
— Avec ce boucan, il ne vous entendra pas ! Il va falloir attendre qu’il ait fini !
— Il en a pour longtemps ?
— Une heure…
— Pas le temps d’attendre, on y va ! décréta Servaz après une seconde de réflexion. C’est par où ?