— C’est dangereux !
— C’est par où ?
— Par là… Mettez au moins un casque !
Le bûcheron leur en avait tendu un à chacun. Servaz posa le sien sur son crâne sans même l’attacher et se mit en marche vers les lueurs dansantes qu’il apercevait dans le sous-bois.
Plus il approchait, plus le bruit était assourdissant. Il n’avait jamais rien entendu de semblable. Puis il la vit, la machine. Une cabine en plexiglas perchée sur six grandes roues, dont les deux à l’arrière avaient la taille d’un homme, et un bras articulé terminé par une pince équipée de rouleaux et de lames de tronçonneuse.
La grosse pince se balança et tourna autour du tronc d’un sapin avant de l’embrasser dans une étreinte mortelle et de le trancher comme une vulgaire allumette. Après quoi, elle le mit à l’horizontale, puis entama avec un hurlement métallique qui ressemblait au bourdonnement d’un millier de frelons un va-et-vient le long du tronc pour l’ébrancher en un rien de temps, le laissant aussi lisse et nu qu’un tuyau, avant de le tronçonner en sections prêtes à être chargées dans l’une des remorques. L’opération n’avait pas pris plus d’une minute. À ce rythme, la forêt pouvait disparaître en quelques jours — et Servaz pensa à ce prédateur unique qu’est l’homme, seule espèce à détruire son habitat naturel.
Il profita d’un moment d’accalmie pour s’avancer et agiter les mains, mais le bras articulé ondula de nouveau comme un serpent et la créature de métal s’attaqua à un autre tronc.
Là-bas, dans la bulle de plexiglas, le type manipulait son joystick, indifférent à sa présence. Il s’approcha encore. Très près, cette fois. Fromenger stoppa enfin sa machine et ouvrit sa portière.
— Hé ! Vous êtes malade ! Qu’est-ce que vous foutez là ? tonna-t-il. Vous voulez recevoir un tronc sur la tête ?
— Ça fait un moment que je vous fais des signes ! Pourquoi vous les avez ignorés ?
— Cet engin vaut deux cent mille euros ! lui cria Gaspard Fromenger. Faut le rentabiliser ! Qu’est-ce que vous croyez ? Foutez le camp ! Je sais pas qui vous êtes mais vous n’avez rien à faire ici ! Dégagez ou je descends vous botter le cul moi-même !
Servaz songea à un autre mâle alpha semblable à celui-ci, pareillement barbu, un autre Loup Larsen sorti d’un roman de Jack London. Fromenger lui faisait penser à Léo Kowalski. Il sortit sa brème et la brandit dans le halo aveuglant des projecteurs.
— Police !
Fromenger se figea. Il fixait la carte bleu-blanc-rouge sans rien dire. Soudain, il sauta à bas de la machine et déguerpit dans les bois.
— Hé ! s’écria Servaz. Hé !
Sans réfléchir, Martin s’élança à sa poursuite, au milieu des fougères, par-dessus les grosses branches disséminées par la machine. Son casque glissa et tomba quelque part. Une branche dépassant d’un tronc l’égratigna au front et l’étourdit un instant, mais il continua de courir en s’efforçant de ne pas perdre Fromenger de vue.
— Fromenger ! Revenez !
Très vite, le terrain s’inclina, la pente s’accentua et ils se mirent à descendre. Servaz prit conscience qu’il s’était lancé dans une expédition passablement hasardeuse. Alors qu’il dévalait le talus de plus en plus raide, il entrevit la silhouette de Fromenger beaucoup plus bas, bondissant entre les arbres.
Bon Dieu ! Où allait-il comme ça ?
À présent, il devait freiner plutôt qu’accélérer pour ne pas tomber en avant tant la déclivité était importante. Les bois s’épaissirent, de même que l’obscurité. En dégringolant le ravin dans le noir, il s’empêtrait dans une brousse de plus en plus dense de ronces, de taillis, de feuillages et de jeunes arbustes, en priant pour que le sol ne se dérobe pas sous ses pieds. Des toiles d’araignées gluantes frôlaient son visage et, à plusieurs reprises, les petites branches coupantes et pointues des conifères griffèrent ses mains et déchirèrent son blouson avec un bruit sec, mais il n’y prêta pas attention.
— Fromenger ! Revenez !
Les derniers feux du crépuscule s’étaient éteints. Il ne régnait plus au-dessus des arbres qu’un clair de lune bleuté cisaillé par la masse inquiétante des sapins. Face à lui se dressait l’autre versant de la montagne, de plus en plus proche, sombre et froid. Ils étaient en train de s’enfoncer dans un canyon très profond, étroit et en forme de V, et il entendait le bruit d’un cours d’eau en bas, un chant triste et lugubre comme la voix d’une sirène dans le noir.
— Fromenger !
Son esprit désormais réduit aux pensées les plus élémentaires, tandis qu’il s’écorchait aux halliers, il entendit le vent siffler dans les sapins, sentit les ramures pleines d’aiguilles mouillées fouetter ses joues, la boue et la neige entrer dans ses chaussures, le goût du sang sur ses lèvres et son cœur qui pompait avec désespoir. Il était devenu un animal luttant pour sa survie. Pris au piège et se débattant. Il envisagea un instant la possibilité de tomber dans un gouffre invisible, car la lune qui clignotait entre les cimes des arbres disparaissait et réapparaissait comme un faon craintif, n’éclairant plus qu’un bout de ciel, là-haut. Il n’était même pas sûr d’avoir la force de remonter, le plus simple était de continuer à descendre. Encore et encore…
Une brusque inclinaison du terrain le fit trébucher, chuter en avant et se tordre la cheville, il se cogna la tête contre un tronc et jura. Toucha son visage et comprit qu’il saignait, un genou en terre, la cheville douloureuse. Mais il se releva et repartit de plus belle, malgré la douleur. Soudain, les buissons s’écartèrent et il émergea sur un espace dégagé, dut freiner des quatre fers. Il avait débouché sur un éperon rocheux au-delà duquel il n’y avait que le vide.
Noir et terrifiant.
Il eut un haut-le-cœur en pensant qu’il avait bien failli foncer dedans.
Légèrement sur sa gauche, une étroite passerelle enjambait le ravin et il aperçut la silhouette de Fromenger qui atteignait l’autre côté, ses pas résonnant sur la structure d’acier. Fromenger n’avait pas atterri ici par hasard : il avait ses repères dans cette forêt, même de nuit, contrairement à lui.
Plié en deux, il mit ses mains sur ses genoux et respira à grandes goulées l’air nocturne. Un point de côté lui transperçait le flanc. Il risqua un coup d’œil au-delà des rochers qui encerclaient l’éperon. Tout en bas, le lit du torrent se devinait à quelques reflets argentés dans les ténèbres épaisses qui noyaient le fond du gouffre. Reflets qui lui permirent d’estimer le vide vertigineux qui s’ouvrait en dessous de lui, et ses jambes mollirent. Sur sa droite, il distinguait, dans le clair de lune, le toit couvert de mousse d’une cabane en amont du cours d’eau. La construction était collée à la paroi et presque avalée par la forêt.
Il avala encore un peu d’air froid, toussa, cracha. Il essaya de penser, mais sans y parvenir vraiment. La fatigue, la peur l’aveuglaient. Gravir cette pente interminable et presque verticale à travers les bois lui semblait décidément au-dessus de ses forces, continuer à traquer le bûcheron dans ces ténèbres une folie. Que faire ? Sa poitrine le brûlait, ses genoux tremblaient, sa cheville le lançait. Attendre les autres ? Installer des barrages et battre ensuite la montagne ? Fromenger ne pouvait aller bien loin… Il cracha de nouveau, se racla la gorge et se remit en marche en boitant. Les jambes flageolantes, il posa un pied sur la passerelle, puis un autre. Ça va : ça ne vibrait pas trop. Il se demanda depuis combien de temps elle était là et si elle n’allait pas céder sous son poids. Il faisait trop sombre pour s’assurer de son état. Mais, après tout, Fromenger l’avait déjà franchie et il était plus lourd, à l’évidence. Il s’avança et le bruit du cours d’eau monta jusqu’à lui, ainsi qu’un brouillard d’humidité et de gouttelettes. Soit fatigue soit peur, ses jambes tremblaient de plus en plus violemment. Il allait atteindre le milieu de la passerelle quand quelque chose se passa. Quelque chose à quoi il ne s’attendait pas du tout.