Выбрать главу

Une silhouette jaillit de l’ombre qui régnait de l’autre côté du ravin et, avec stupeur, Servaz vit Fromenger s’engager sur la passerelle et marcher sur lui à grands pas.

— Qu’est-ce que vous… ?

Servaz se contracta et se prépara au choc. Il n’avait pas le moindre doute sur les intentions belliqueuses du bûcheron et, dans une tentative infructueuse pour prendre les devants, quand celui-ci fut à moins d’un mètre, il lui décocha un coup de poing, mais le forestier l’esquiva et le saisit par le col, le poussant vers la rambarde. La panique s’empara de Servaz quand ses reins heurtèrent le garde-fou. Il agrippa le chandail de son agresseur.

— Qu’est-ce que vous me voulez ? hurla le forestier. Foutez-moi la paix !

Fromenger le secouait à présent comme un prunier alors qu’il avait la moitié du corps au-dessus du vide, les reins littéralement cassés par la rambarde.

— Fromenger, arrêtez ! Arrêtez, putain, je vais tomber !

— J’en ai assez, vous entendez ?

Il déglutit, sa pomme d’Adam aussi douloureuse qu’un petit os coincé dans sa gorge, avec la sensation que sa colonne vertébrale allait se casser comme une branche sous la pression du garde-fou. La douleur était insupportable et il essaya de frapper le forestier au visage. Mauvaise idée… Ce dernier le repoussa, et Servaz partit d’un coup en arrière, sentit ses pieds décoller du sol, tout son corps faire la culbute. Brusquement, le monde bascula cul par-dessus tête, les montagnes en bas, le vide noir en haut, la forêt au milieu, il s’entendit crier plus qu’il ne cria consciemment — son cri capturé et répercuté par l’écho —, ferma les yeux, s’attendant à tomber dans le vide, à se briser les os sur les rochers du torrent, quand deux mains se refermèrent en même temps sur ses jambes.

Il les rouvrit, se tordit le cou et regarda en direction de ses pieds, vit Gaspard Fromenger arc-bouté contre la rambarde, qui avait passé les bras autour de ses genoux.

— Arrêtez de gigoter ou je vais vous lâcher ! lança le bûcheron en tirant de toutes ses forces.

Centimètre par centimètre, en grimaçant et en ahanant, il le hissa, les mains refermées sur ses cuisses, dans lesquelles la douleur explosait, car les mains puissantes de Fromenger les broyaient, mais, en cet instant, Servaz s’en foutait.

Fromenger continua de tirer, jusqu’au moment où il put basculer le corps de Servaz par-dessus le garde-fou et, sans trop savoir comment, celui-ci se retrouva à quatre pattes sur le sol de la passerelle, le dos et les membres inférieurs meurtris mais vivant. La seconde d’après, ils étaient assis l’un à côté de l’autre, reprenant leur souffle et leurs esprits.

— Putain, dit simplement le bûcheron. Vous m’avez flanqué une de ces frousses.

Ils respiraient aussi fort l’un que l’autre. Servaz frottait l’un de ses coudes, qui le lançait.

— Vous allez me mettre en taule ? voulut savoir son sauveur entre deux respirations.

Servaz en fut sidéré.

— Quoi ?

— C’est bien pour ça que vous êtes là…

Un grand souffle passa à travers la forêt, courant le long du ravin, agitant les frondaisons.

— C’était vous, alors ?

Fromenger le regarda.

— Vous le savez déjà, non ? Puisque vous êtes venus…

Le forestier prit plusieurs inspirations.

— Détournement de fonds, faillite frauduleuse et fraude fiscale, ça va chercher dans les combiens d’après vous ?

— Hein ? fit Servaz.

— Deux ans ferme ? Trois ? Enfin, merde, c’est pas comme si j’avais tué quelqu’un !

Il se tourna vers le bûcheron. Les yeux de celui-ci brillaient dans sa face sombre. Posés sur lui. Il avait peur. Peur de la prison

— De quoi est-ce que vous parlez ? dit Servaz en sentant le feu dans sa poitrine chaque fois qu’il ouvrait la bouche.

Fromenger s’éclaircit la gorge et ses poumons firent un bruit de forge. Il cracha.

— Putain ! De quoi est-ce que je parle, à votre avis ? De la raison pour laquelle vous êtes ici, pardi !

Des cris descendaient vers eux à présent, au cœur de la forêt, portés par l’écho. On les cherchait, on les appelait. Servaz aperçut des lueurs.

— Vous avez une DS4, Fromenger ?

— Hein ?

L’humidité de la passerelle pénétrait à travers son jean, elle lui mouillait les fesses.

— Je vous demande si vous avez une DS4…

— Ben oui, pourquoi ? Quel rapport ? Je l’ai achetée légalement…

— Quelqu’un d’autre se sert de cette voiture ?

Le bûcheron lui jeta un regard sincèrement surpris.

— Ma femme… depuis que la sienne est en panne… Je comprends pas… Quel est le problème avec la caisse ?

Soudain, les faisceaux de plusieurs lampes jaillirent et les aveuglèrent. « Ils sont là ! » cria quelqu’un. Des silhouettes émergèrent de la forêt. Servaz se releva.

— Je ne comprends rien, dit le bûcheron, un gobelet de café brûlant à la main.

Il était adossé à l’une des machines, au centre de la clairière, au milieu des troncs couchés et des branchages.

— Votre voiture a été filmée sur le parking d’un centre commercial à 3 heures du matin, la nuit de mardi à mercredi, répéta Servaz en soufflant sur son café.

La chaleur émanant du gobelet montait jusqu’à son visage dans le sous-bois glacial.

— Impossible.

La réponse avait fusé, catégorique. De la poche intérieure de son blouson, Servaz sortit un cliché format A4 extrait d’une des vidéos. Il le déplia et le tendit à Fromenger. Grimaça. Il avait terriblement mal aux côtes. Il avait également mal aux genoux et à une cheville. Bref, à peu près partout. De vilaines éraflures entaillaient aussi la paume d’une de ses mains. Un ouvrier avait apporté une trousse de secours et les avait désinfectées, de même que l’égratignure à son front. Son blouson, quant à lui, était déchiré en plusieurs endroits, maculé de terre et taché de vert.

— C’est votre voiture, c’est votre immatriculation.

— Impossible, s’obstina le forestier en lui rendant le cliché.

Servaz avait demandé aux autres de s’éloigner. Seul Espérandieu était présent. Une chouette ulula au-dessus d’eux, dans les frondaisons. Elle avait dû s’enfuir quand les machines avaient mis la forêt sens dessus dessous et elle était revenue. Elle avait ses habitudes dans le secteur, et elle était bien décidée à le revendiquer comme sien.

— Où étiez-vous à cette heure-là ?

— Je dormais.

— Chez vous ?

— Oui.

— Quelqu’un peut en témoigner ?

— Ma femme.

— Elle ne dormait pas ?

— Elle est insomniaque.

Servaz but une gorgée de café chaud. Le breuvage soulagea sa gorge irritée.

— Votre femme, elle la conduit souvent, la DS4 ?

Les lèvres plongées dans son café, Fromenger lui lança un regard par en dessous.

— En ce moment, oui. La sienne est tombée en panne. Elle est au garage. En quoi cette histoire de voiture est si importante ?