Servaz ne répondit pas.
— Et on peut la trouver où ?
— Ma voiture ?
— Votre femme…
— Dans la journée, Zoé est à son cabinet dentaire…
— Elle pèse et elle mesure combien ?
Fromenger parut totalement déconcerté.
— 1,69 mètre et dans les 56 kilos… (Il fixa Servaz.) Pourquoi cette question ? Ce n’est pas seulement une histoire de fraude fiscale et de détournement, je me trompe ?
Il prit le Thermos et se resservit. Servaz contempla les profondeurs obscures de la forêt, dont seule une toute petite partie était visible au-delà de l’incendie des projecteurs, et où tout — presque tout — se déroulait dans l’ombre.
Il secoua la tête. Il était épuisé, il avait besoin d’une pause, de quelques heures de répit, de se tirer loin de ce gouffre de nuit et de peur.
— Pas seulement, confirma-t-il. Dites à votre femme que nous passerons la voir demain, et de ne pas s’éloigner.
Rentré à Toulouse, il remercia Charlène qui s’était occupée de Gustav, contempla son fils endormi et découvrit, sous le jet brûlant de la douche, le nombre faramineux d’estafilades et de stigmates que la course-poursuite dans la forêt avait semés sur son corps. Comme s’il s’était roulé nu dans du fil de fer barbelé. À chaque geste qu’il accomplissait, il ressentait une vive douleur sur le côté gauche. Puis il s’effondra, épuisé, dans son lit. Une heure après, il n’avait toujours pas réussi à fermer l’œil. L’adrénaline continuait de courir dans ses veines et le sommeil le fuyait malgré la fatigue. Il se releva et passa dans le salon, alluma une seule lampe, mit Mahler en sourdine.
Il repensa à cette vision de la forêt qu’il avait eue dans la clairière. La forêt comme métaphore de l’inconscient, du caché, la forêt initiatique mais aussi maléfique — comme dans les contes et les légendes où elle était le repaire de créatures mystérieuses : fées, elfes, farfadets, faunes, satyres et dryades. Il sentit qu’il tenait là quelque chose. L’idée de forêt renvoyait à une autre, mais cette seconde idée était si éthérée, si confuse, qu’il avait du mal à la tirer hors des limbes de son esprit pour l’amener en pleine lumière.
À quoi lui faisait songer la forêt ? Réfléchis ! Il revit son père lui disant, alors qu’il n’avait que dix ans : « Il est dangereux d’agir sans réfléchir, Martin. Mais il ne sert à rien de réfléchir sans agir. »
Pourquoi pensait-il à son père tout à coup ? Il se rendit compte que, plusieurs fois au cours de la journée, la pensée de son père l’avait effleuré comme l’aile d’un oiseau. Sans doute à cause de ce coup de fil… Maître comment, déjà ? Il avait vérifié sa boîte aux lettres, mais le pli du notaire n’était pas encore arrivé.
Il sentit la boule à l’estomac revenir. Qu’allait-il découvrir dans cette enveloppe ? Il n’avait pas encore décidé s’il la jetterait purement et simplement sans l’ouvrir ou s’il allait regarder ce qu’il y avait à l’intérieur. Cette enveloppe avait voyagé à travers les années, à travers le temps autant qu’à travers l’espace. Que renfermait-elle ? Il se surprit à souhaiter qu’elle fût vide.
Concentre-toi…
Dans cette forêt, les choses étaient cachées mais elles étaient bien là — il suffisait de savoir où chercher —, mais de quelle forêt parlait-on ? Et soudain, il comprit. Oui ! Il se leva d’un bond et se précipita dans la pièce à peine plus grande qu’un placard qui lui servait de débarras. Il y avait là toutes sortes de trucs : des cintres, des vieux vêtements qu’il ne mettrait plus mais qu’il avait la flemme de trier et de jeter, des stocks de piles AA et AAA, des ampoules à vis et à baïonnette, une imprimante Epson obsolète et des cartons. Il s’approcha de ceux-ci, en écarta plusieurs et en tira un qui se trouvait vers le fond. Il porta le carton dans le salon, le déposa à côté de lui sur le canapé, dans la lumière de la lampe, et l’ouvrit, soulevant un nuage de poussière qui le fit éternuer.
Des romans d’Erik Lang. Une forêt de livres, une forêt de mots, une forêt de sens…
Le sommeil l’avait surpris en pleine lecture — et il se souvint vaguement, à son réveil, que, dans le chapitre qu’il lisait quand ses paupières s’étaient fermées, un homme cardiaque mourait de peur attaché au fond d’une cave, à cause des douzaines de rats qui lui grimpaient dessus. Il avait lu les romans en diagonale et il était passé sur les deux premiers rapidement. L’écriture en était, lui avait-il semblé, à des années-lumière de celle des romans-feuilletons du XIXe siècle et des débuts du XXe que son père lui donnait à lire, les Ponson du Terrail, les Eugène Sue, les Zévaco, et on trouvait dans les deux livres les mêmes ingrédients : des scènes répugnantes pour appâter le lecteur en mal de sensations fortes, des tueurs en série caricaturaux et des flics qui ne l’étaient pas moins. À la troisième lecture, cependant, quelque chose se passa. Tout à coup, le choix d’un style heureux s’unissait à une intrigue si ingénieusement agencée que Servaz ne devina la fin que dans les toutes dernières pages. Les protagonistes eux-mêmes étaient enfin des êtres de chair et de sang, car la vie faisait irruption entre les pages dans ce qu’elle a de plus ordinaire et de plus familier, provoquant chez le lecteur le délicieux frisson de la reconnaissance. Quoique légèrement inférieur à La Communiante (du moins dans le souvenir qu’il en gardait), c’était le meilleur des trois. Mais c’est surtout la conclusion, parfaitement amorale, comme toujours chez Lang, qui laissa Servaz sans voix. Car, à la fin, le personnage principal, un très jeune homme, bien qu’innocent, était trouvé pendu et laissait une lettre où il s’accusait du crime ! Le roman s’intitulait Le Dieu écarlate. Il était signé Erik Lang et datait de 1989 — quatre ans avant le suicide de Cédric Dhombres.
Servaz l’avait refermé en proie à des sentiments violents et contradictoires. Il se demanda pourquoi il n’avait pas lu plus tôt les livres présents dans ce carton mais, au fond, il connaissait la réponse : il les avait achetés quand ils enquêtaient sur les meurtres d’Ambre et d’Alice et, après la mort de Cédric Dhombres, il avait mis le couvercle sur cette enquête et s’était employé à l’oublier. Cette histoire de pendu et de lettre venait renforcer les soupçons qu’ils avaient eus depuis le début que les crimes étaient liés aux romans… Si un fan avait frappé il y a vingt-cinq ans, qui frappait aujourd’hui ? Y avait-il vraiment là-dedans matière à les mettre sur la voie — à la fois de ce qui s’était passé il y a vingt-cinq ans et de ce qui se passait maintenant ? Ou, au contraire, risquait-il de s’éloigner de la réalité en se laissant distraire par la fiction ? Il avait senti au plus profond de lui qu’il tenait quelque chose. Mais quoi ? Il s’était donc attaqué fiévreusement au roman suivant. Il était 2 heures du matin mais il n’éprouvait plus la moindre fatigue. Au bout d’une centaine de pages toutefois, il n’avait rien trouvé d’intéressant et ses yeux avaient commencé à se fermer.
Puis il s’était réveillé…
Pendant une seconde, il se demanda ce qui l’avait réveillé : l’appartement était silencieux, tout comme l’immeuble et la rue. Il remit ses pensées en ordre et s’apprêtait à reprendre sa lecture quand un cri s’éleva. Gustav ! Il fit tomber sur le sol le roman qu’il était en train de lire avant de s’endormir et qu’il avait encore sur les genoux, et bondit vers la porte de Gustav. Son fils était assis à la tête du lit, les yeux ouverts, dans la lueur de la veilleuse. Instinctivement, Servaz tourna son regard vers la gauche, là où, dans son rêve, se tenait une silhouette familière mais, bien entendu, il n’y avait personne.